Commentaire de la couverture

À ceux qui leur ressemblent par Pierre-Marie Varennes

En son temps, Noël Hallé († 1781) fut au moins aussi célèbre que son contemporain Fragonard. À première vue, son oeuvre Jésus et les enfants ressort à l’expression la plus aboutie du classicisme français. Sa composition en emprunte tous les canons. Les personnages ont des gestes de la main qui parlent mieux que des mots. Les jeux de regards sont comme de véritables conversations ; cependant que leurs lignes de mire structurent l’espace du tableau vers la diagonale terre ciel dessinée par l’empreinte corporelle du Christ Jésus. Et voici que la couleur se met à vivre dans le mouvement de cette transcendance et, notamment, elle manifeste le surnaturel par le bleu prodigieux du manteau du Seigneur, bleu « inventé » pour cet effet par Philippe de Champaigne un siècle plus tôt.

Dans l’oeuvre de ce dernier, la couleur devient métaphore explicite de l’indicible, pour faire passer le contemplatif de la jouissance des réalités terrestres à celle des réalités célestes. Classique aussi, la couleur du châle recouvrant les épaules de saint Pierre. Une terre de Sienne qui fait de cette pièce de tissu l’étole du vicaire du Christ sur terre. Cependant, les fixations de lumière du drapé changent cette couleur terre en jaune pur, la couleur de la trahison (Judas est toujours vêtu de jaune), redessinant la destinée du chef des Apôtres depuis son triple reniement, jusqu’au triple « M’aimes-tu ? » et au « Pais mes brebis ». Les trois enfants, que d’une main ferme Pierre veut empêcher d’accéder au Seigneur, sont revêtus des trois vertus cardinales : en rouge la Charité, en blanc et bleu la Foi et en vert l’Espérance, pour bien montrer que l’Apôtre ne peut plus se méprendre.

Cependant, si Hallé reprend la composition et la palette chromatique des classiques, il ne cherche pas à élever le spectateur vers un idéal spirituel et moral : il cherche à lui communiquer des émotions, dans une démarche qui va fonder le romantisme. Les grands artistes classiques refusaient toute expression des sentiments et toute dramatisation pour privilégier la réflexion et l’intériorité. Hallé cherche à toucher la sensibilité. Pour lui, le grand siècle des âmes est déjà loin. Il ose faire parler les visages, pour toucher le coeur, à la limite du sentimentalisme. Jésus se montre quasi exaspéré par l’incompréhension de saint Pierre pour les choses du royaume des Cieux. La maman et les petits enfants dévoilent au contraire qu’ils ont tout compris. Ils attirent notre tendre sympathie : priants, confiants, adorant, aimant, ils ne doutent pas un instant que le royaume des Cieux est fait pour eux et que le Dieu Amour ne peut qu’ouvrir ses bras pour les y accueillir.

 

Jésus et les enfants, Noël Hallé (1711-1781), Paris, église Saint-Sulpice. © COARC / Roger-Viollet.