L'article du mois

Bon anniversaire, Magnificat ! par Pierre-Marie Varennes

La publication de la revue mensuelle liturgique Magnificat est l’aboutissement d’un long processus dont le premier élan remonte à dom Guéranger († 1875), le fondateur de l’abbaye de Solesmes, qui se consacra à remettre la prière liturgique au cœur de la vie chrétienne.

La prière liturgique offerte à tous

Dom Guéranger exhortait ainsi tous les fidèles : « Dilatez donc vos cœurs, enfants de l’Église catholique, et venez prier de la prière de votre mère. » Cependant, celui que l’on pourrait qualifier affectueusement de « grand-père » de Magnificat est, au tout début du xxe siècle, le pape saint Pie X. Ne disait-il pas en 1903 :

« Notre plus vif désir étant que le véritable esprit chrétien refleurisse de toute façon et se maintienne chez tous les fidèles, il est nécessaire [que] les fidèles se réunissent précisément pour puiser
cet esprit à sa source première et indispensable : la participation active aux mystères sacro-saints et à la prière publique et solennelle de l’Église » ?

Saint Pie X a donné une nouvelle impulsion au renouveau de ferveur liturgique, en relevant que, d’une part, les simples fidèles, par la grâce de leur baptême, sont aptes à goûter la prière liturgique ; et que, d’autre part, les engager à participer à cette prière est le plus efficace moyen, sinon le seul moyen, d’empêcher la désertion des églises. Puisse sa voix prophétique être aujourd’hui entendue par son actuel successeur !

La liturgie des Heures constitue la prière officielle de l’Église

Ainsi, ajoutant au renouveau lancé par dom Guéranger la dimension pastorale de la valeur formatrice et éducatrice de la prière de l’Église pour tous les fidèles, saint Pie X avait donné son élan au « Mouvement liturgique », qui allait embraser la vie de l’Église au xxe siècle, pour le meilleur et pour le pire. L’un des initiateurs de ce mouvement, dom Lambert Beaudouin, en énoncera bien les buts quand il précisera, en 1943, la mission du Centre de pastorale liturgique : « Nous voulons mettre en pleine valeur la liturgie et ramener non pas seulement une élite, mais les fidèles, tous les fidèles, tout le peuple de Dieu, à cette source authentique de la vie chrétienne. » De ce mouvement, pour le meilleur, Magnificat se reconnaît l’un des fruits.

Je ne vais pas refaire ici l’histoire du Mouvement liturgique, me contentant d’évoquer deux grands papes qui souhaitèrent en distribuer les fruits à tout le peuple de Dieu. Pie XII, d’abord, qui en 1947 publiait l’encyclique Mediator Dei. Il y formule l’une des plus profondes définitions de la liturgie, je cite : « La liturgie est le culte public intégral du Corps mystique de Jésus Christ, c’est-
à-dire de sa Tête et de ses membres. » Pie XII met en avant les grandes intuitions du Mouvement liturgique, avec cependant la pose de quelques garde-fous. La troisième partie de l’encyclique traite de l’office divin. Elle affirme nettement que « la liturgie des Heures constitue la prière officielle de l’Église ».

L’encyclique Mediator Dei a donné, dans le monde entier, une nouvelle impulsion au Mouvement liturgique, mouvement qui deviendra irrésistible à la convocation du concile Vatican II par saint Jean XXIII, en 1961. Au point que, en ce qui concerne la liturgie, ce dernier annonça qu’il ne se contenterait pas d’une réforme de détails, mais qu’il visait à une réforme de fond, dont la discussion des principes serait confiée aux Pères du Concile. Rien de surprenant en cela, puisque, dès 1924, Mgr Roncalli, futur Jean XXIII, se lia d’une profonde amitié avec dom Lambert Beaudouin, devenant l’un des plus fidèles et déterminés propagateurs de ses idées.

Une période troublée

Je me souviens que quand, six ou sept ans après la fin du concile Vatican II, je découvris et étudiai ses textes sur la liturgie, je les reçus avec gratitude. Et donc, vous pouvez comprendre combien les saccages de la liturgie qui s’ensuivirent me laissèrent, comme la grande majorité des humbles fidèles, désemparé.

Tellement désemparé que, pour citer Dante :

« À l’orée du chemin de ma vie
Je me retrouvai par une forêt obscure.
Car la voie droite était perdue. »

Militant dans un groupe d’étudiants animé par le cardinal Daniélou, c’est pourtant en sympathisant du Mouvement liturgique et œcuménique que, à 20 ans, j’avais été initié au Concile et aux premières mises en œuvre des réformes liturgiques. Mais à ce point, j’avais l’impression que l’Église mettait en pratique la première partie du conseil de saint Paul : « Mettez tout à l’épreuve », en oubliant la deuxième partie : « Gardez ce qui est bon » (cf. 1 Th 5, 21).

Dans cette période diluvienne, où, en France, près de 40 % des prêtres de moins de 70 ans quittèrent l’état ecclésiastique, Dieu suscita cependant de merveilleux arcs-en-ciel. Ainsi, l’année 1971 fut marquée par la parution, aux éditions Desclée, d’un chef-d’œuvre, le Missel du dimanche du père Jounel. Lequel père Jounel († 2004), vingt ans plus tard, deviendra un conseiller et un contributeur essentiel de Magnificat.

La constitution Laudis canticum

Grâce à Dieu, quand les réformes liturgiques eurent commencé à se stabiliser dans la pratique, à partir de 1985, j’ai eu la chance de travailler avec le CNPL, le Centre national de la pastorale liturgique, organisme de la Conférence des évêques de France. Là, j’ai pu constater avec joie que le Mouvement liturgique était encore bien vivant et pour le meilleur, même si je ne partageais pas toutes ses options de renouveau radical, par exemple en ce qui concerne l’hymnaire.

Je me suis lié d’une très déférente amitié avec l’une des responsables de cet organisme, sœur Isabelle-Marie Brault, personnage de haute stature humaine, culturelle et spirituelle. C’est elle qui m’aida à découvrir combien la réforme liturgique, quand elle était nourrie de la tradition vivante de l’Église, était cohérente, sérieuse, exigeante et porteuse de fruit. C’est elle surtout qui m’initia aux richesses de la liturgie des Heures, la prière officielle de l’Église fortement recommandée à tous les fidèles par le concile Vatican II.

Me reviennent alors en mémoire des passages fondamentaux enseignés par saint Paul VI dans sa constitution apostolique Laudis canticum promulguant l’office divin restauré par le Concile :

« La Liturgie des Heures est devenue comme le complément nécessaire de tout le culte divin exprimé dans le sacrifice eucharistique, pour imprégner toutes les heures de la vie des hommes.

L’office étant la prière du peuple de Dieu tout entier, il a été disposé de telle manière que puissent y participer non seulement les clercs, mais aussi les religieux et les laïcs.

On choisira les temps, les modes et les formes qui correspondent le mieux à la situation spirituelle de ceux qui y participent. »

C’était tout le programme de Magnificat !

Le lancement de Magnificat

À l’orée des années 1990, après la parution d’un prototype – Le Bréviaire des laïcs –, je réussis à convaincre sœur Isabelle-Marie Brault que ce programme, nous allions l’accomplir ensemble. Magnificat était né : le premier numéro parut en décembre 1992. Le succès fut immédiat.

Tandis que sœur Isabelle-Marie Brault tentait de me convertir à « l’ouverture au monde », monde que je connaissais beaucoup mieux qu’elle, je tentais de la ramener à la tradition, tradition qu’elle connaissait beaucoup mieux que moi. De ce quiproquo fécond est né Magnificat. La Providence ne manquait pas d’humour de nous avoir fait nous rencontrer pour collaborer à ses desseins. Mais la Providence savait que ce qui nous unissait au-delà de nos différences, c’était la bonne volonté indéfectible de ne vouloir faire que ce que l’Église veut faire en vue du service du peuple de Dieu.

Tout ensuite est allé très vite. Sollicitée pour donner son avis sur le numéro « zéro », à Rome, la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements donna un avis très favorable. Au point que son préfet, le cardinal Medina Estévez estima devoir présenter le projet au pape saint Jean-Paul II, lequel lui déclara que « Magnificat répondait enfin aux vœux du concile Vatican II que la liturgie des Heures fût proposée aux laïcs dans une formule adaptée à leur vie familiale, professionnelle et sociale ». Une telle appréciation venant du siège de Pierre nous donna la confirmation de la justesse de la raison d’être de Magnificat, et la satisfaction du travail bien fait. Tout au long de son pontificat, le pape saint Jean-Paul II ne ménagea jamais ses encouragements à Magnificat.

L’œuvre de Dieu

Un des choix que je fis pour que le témoignage de la tradition dans toute la variété de son génie demeurât vivant dans l’usage de Magnificat, toujours en harmonie avec son option pastorale fondamentale, fut d’y donner une place éminente à l’art chrétien. Ainsi fut fait et, notamment, dès la couverture de chaque numéro, Magnificat n’a jamais manqué de manifester la dette de lumière et de beauté que nous avons contractée envers nos précurseurs au Ciel. Et ainsi, n’est-il pas vrai, mes chers amis, n’est-il pas vrai que mois après mois, depuis trente ans, s’est créée une grande fresque artistique, une fresque qui s’expose en nos mains comme la tentative protéiforme d’appeler à notre prière en liturgie non seulement tous les vivants sur Terre, mais encore tous les vivants au Paradis ?

Contemplez donc, si vous le voulez bien, cette couverture de ce numéro de Magnificat – le 361e –, daté de décembre 2022, où la Vierge Marie, Reine de la paix, occupe tout l’espace entre Dieu le Très-Haut et Dieu le Très-Bas. Justement, au plus bas de la Terre, contemplez ce petit bout de chou, le plus faible, le plus démuni, le plus nu des enfants des hommes, et voyez comment l’artiste, plus de cinq siècles après sa naissance au ciel, réussit à provoquer en plein xxie siècle ce miracle que tout à coup notre « œil écoute ». Et qu’entend-il ? Il entend cette bonne nouvelle :

« Dieu a tellement aimé l’humanité qu’il lui a donné son petit chéri, son unique, son enfant, son bien-aimé, afin que toi, oui toi, tu ne te perdes pas dans la mort mais que tu accèdes à la vie éternelle. »

Et en contemplant Marie qui adore son enfant-Dieu, qu’entendez-vous encore ? Vous entendez une maman qui vous dit : « Je vous confie mon enfant, regardez-le si fragile : je vous en supplie, ne lui faites pas de mal. » Or ce même enfant dira plus tard : « Ce que vous faites de mal ou de bien au moindre de mes frères et sœurs en humanité, c’est à moi que vous le faites » (cf. Mt 25, 40.45).

« Je vous confie mon enfant, ne lui faites pas de mal… »

Là, on comprend ce que c’est que le péché…

Et alors, je veux dire quand notre œil a su entrer en contemplation jusqu’à entendre cela, il naît au fond de notre âme une émotion, une impression aurorale, comme celle que Péguy éprouva en découvrant, flavescentes au point du jour, les flèches de Notre-Dame de Chartres émergeant de l’océan des blés.

Et puisque j’ai évoqué Péguy, permettez-moi une digression pour une jolie anecdote : on m’a raconté que pour rendre hommage à Magnificat, un Américain, cardinal et archevêque de New York, citait volontiers l’aphorisme où Dieu descend du ciel pour confier à Péguy son embarras : « C’est embêtant, dit Dieu, quand il n’y aura plus ces Français, il y a des choses que je fais, il n’y aura plus personne pour les comprendre. »

En forme d’action de grâce

J’ai toujours voulu que les collaborateurs de Magnificat, aussi humble que fût leur tâche, eussent la conscience de participer à la création d’une œuvre d’art, afin qu’ils se ressentissent dans leur travail, pour la part qui leur revient, comme des co-créateurs, des artistes. C’est ma manière de rendre hommage à leur noblesse et de leur dire, pudiquement, l’estime que je leur porte.

Amis de Magnificat, merci de bien vouloir célébrer cet anniversaire unis d’esprit et de cœur avec l’équipe qui, chaque mois, édite votre revue de prière liturgique. Votre présence par la pensée et la prière y est cardinale. Elle témoigne qu’une grande œuvre n’est pas l’ouvrage d’une personne, ni d’un petit groupe. Elle est le fruit d’un terroir, d’une histoire vivante, d’une constante et raffinée tradition, du labeur de centaines de serviteurs, ouvriers et artistes, et d’une communauté priante dans la communion des saints. À vous tous, me permettrez-vous en ce jubilé de dire mon « amitié » ? Oui, vous me le permettrez si vous voulez bien faire vôtre la définition de l’amitié que donnait l’abbé Pierre : « L’amitié, c’est ce qui vient au cœur quand on fait ensemble des choses belles et difficiles. »

J’aurais tant de choses encore à vous confier, mais j’ai déjà été si long qu’il serait bien mal élevé de ma part de ne pas conclure, pourquoi pas en rimes aux résonances claudéliennes, pour aider nos oreilles à voir :

Ô profondeurs de la liturgie des Heures,

Plus on y puise, plus on y revient au Sauveur :

Ô pêche miraculeuse ! Ô vivante marée !

Ô millions d’âmes en ton filet ramenées et sauvées,

Comme un grand butin de poissons à demi sortis de l’eau baptismale,

Dont les écailles étincellent à la lueur du cierge pascal !

Dieu veuille qu’en cet anniversaire, nos intentions s’élèvent vers le Ciel comme un encens agréable.

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Éditeur, écrivain et journaliste, Pierre-Marie Varennes a été le fondateur de Magnificat, en lien avec sœur Isabelle-Marie Brault († 2011) et le CNPL. Il en est encore aujourd’hui un chroniqueur et le directeur de la rédaction. Bernadette Mélois (de 1996 à 2018), puis David Gabillet (depuis 2019) ont succédé à sœur Isabelle-Marie Brault comme rédacteurs en chef de l’édition française. Sous la présidence de Vincent Montagne et la direction générale de Romain Lizé, Magnificat est aujourd’hui édité en huit versions : France, Allemagne, USA, UK, Espagne, Latina, Slovénie, Lituanie. Sa diffusion mensuelle dépasse 600 000 exemplaires.