L'œuvre d'art du mois

Parabole des Vierges folles et sages par Jacopo Tintoretto (1518–1594)

« Alors, le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux. Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes : les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile, tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile » (Mt 25, 1-4). La parabole des vierges sages et des vierges folles que relate saint Matthieu, au chapitre 25 de son Évangile, n’est que très rarement représentée par les artistes.

L’art de la mise en scène

Il est bien malaisé de mettre en image l’enseignement du Christ. Comment retranscrire la narration, ces jeunes filles qui sortent pour aller à la rencontre de l’époux et s’assoupissent, puis qui, se réveillant, se rendent compte, pour cinq d’entre elles, qu’elles ont oublié la précieuse huile sans laquelle leur lampe ne saurait briller ? L’atelier de Tintoret, ce grand peintre vénitien du xvie siècle, se plie avec brio à l’exercice. Certes l’œuvre n’a pas la fougue de celles que le maître réalisa de sa main, comme l’ensemble relatant la vie de saint Marc dont nous avons commenté le Miracle du Sarrasin au mois d’avril de cette année. Elle est même d’une touchante naïveté. Mais qu’importe : la leçon spirituelle est là et la recherche artistique elle-même ne manque pas d’intérêt. L’atelier du maître situe la scène dans la cour d’une riche demeure où loggias et balcons multiplient les espaces et rythment la narration. Tintoret était un fin connaisseur d’architecture : l’influence de Sebastiano Serlio est ici évidente dans l’utilisation du cadre architectural comme un décor théâtral, qui trahit un art consommé de la mise en scène. Ainsi, comme le précise Michel Hochmann dans le catalogue de l’exposition Tintoret. Naissance d’un génie (Paris, musée du Luxembourg, 2018), l’œuvre permettait « à Tintoret d’élaborer une nouvelle forme de dramaturgie picturale, fondée sur la connaissance du théâtre ».

Nous sommes bien au cœur du théâtre de la parabole. Au milieu de l’acte, lorsque les vierges folles demandent avec insistance aux vierges sages de leur ouvrir. Les phylactères que tiennent sages et folles donnent le moment de l’événement : « Seigneur, Seigneur, ouvre-nous ! » est-il écrit en italien : « Signore, Signore, aprici » (v. 11). La réponse est cinglante, aussi dure que le phylactère qui tombe du balcon : « Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas » (In verità vidicho io no [n] vi conoscio [sic]) (v. 12).

«Je ne vous connais pas»

Les vierges folles, les insouciantes, sont condamnées à rester dans cette cour, alors qu’à l’étage de ce beau palais, le festin de l’époux, qu’un couple prépare dans les cuisines du rez-de-chaussée, s’apprête à débuter. Les prévoyantes, qui ont refusé de partager leur huile, paraissent narguer les insouciantes du haut de leur balcon, dans une scène qui évoque la vie mondaine de la Venise du xvie siècle. Nous sommes dans une belle demeure, où se joue en réalité une bien difficile leçon. Qu’elle est cruelle, cette parole « Je ne vous connais pas » ! Celui qui appelle ses brebis par son nom, celui qui en nommant donne vie et foi ne connaîtrait donc pas ces brebis-là ? Comment comprendre cette parabole, à la lumière de l’Évangile de Jean selon lequel « le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir » (Jn 10, 3) ? Le Christ, fin pédagogue, avait déjà affirmé ne pas connaître ceux qui disent « Seigneur, Seigneur » mais ne font pas la volonté du Père, introduisant ainsi une autre parabole qui résonne comme un troublant écho à celle des vierges folles et des vierges sages, celle de l’homme prévoyant qui a bâti sa maison sur le roc et de l’homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable (cf. Mt 7, 21-27).

«Veillez donc car vous ne savez ni le jour, ni l’heure»

Le récit nous l’enseigne, c’est bien de désir et de fidélité qu’il s’agit : les insouciantes n’ont pas tenu l’épreuve de l’attente. Leur cœur n’a pas veillé. Il ne suffit pas de désirer rencontrer l’époux, il faut tenir. Plus que tenir, il faut même entretenir la foi (la lampe) par la charité (l’huile), si nous suivons l’interprétation de saint Augustin : « Je vous dirai pourquoi l’huile me semble être le symbole de la charité. Voici, dit l’Apôtre, une voie encore plus élevée. Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain sonnant ou une cymbale retentissante et qui se tait (1 Co 13, 1). La charité est donc la voie plus élevée, et ce n’est pas sans motif qu’elle est désignée par l’huile, puisque l’huile surnage au-dessus de tous les liquides. Mets dans un vase de l’eau d’abord et de l’huile ensuite : c’est l’huile qui prend le dessus. Au contraire, mets l’huile d’abord et l’eau après : c’est encore l’huile qui surnage. »

Les insouciantes trouvent porte close car elles sont sorties pour acheter de l’huile. Elles ont consommé tout ce que l’époux leur avait donné, sans le faire fructifier, comme le serviteur qui, dans la parabole suivante, va cacher son talent dans la terre. Il est le seul auquel le maître ne dit pas : « Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur » (Mt 25, 21.23). La fidélité de la parabole des vierges sages et folles, c’est celle de l’attente de la venue de l’époux. Attendons-nous toujours, désirons-nous ardemment la venue de l’époux ? Ne sommes-nous pas comme les Apôtres que le Seigneur trouve endormis alors qu’il leur a demandé de veiller avec lui (cf. Mt 26, 38 ; Mc 14, 34) ? « Mais comment veiller, puisque nous sommes obligés de dormir ? se demandait saint Augustin. C’est le cœur, c’est la foi, c’est l’espérance, c’est la charité, ce sont les bonnes œuvres qui doivent veiller en nous. Du reste le sommeil du corps doit être suivi du réveil. Or à ton réveil, prépare tes lampes. C’est alors qu’il faut ne pas les laisser s’éteindre, mais les ranimer avec l’huile mystérieuse d’une bonne conscience ; alors qu’il te faut mériter les spirituels embrassements de l’Époux, et la grâce d’être introduit par lui dans ce palais où il n’y a plus de sommeil, où ta lampe ne pourra plus s’éteindre, au lieu qu’aujourd’hui nous nous fatiguons encore, pendant que les vents et les tentations de ce siècle agitent la flamme de nos lampes. Ah ! Nourrissons si bien cette flamme, que le souffle de la tentation l’active plutôt que de l’éteindre. »

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderneà l’université de Lille.

 

Parabole des Vierges folles et sages, Jacopo Tintoretto (1518–1594), Rotterdam (Pays-Bas), musée Boijmans Van Beuningen. © Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam / Photo : Studio Tromp.