L'œuvre d'art du mois

Saint Matthieu (1715) par Camillo Rusconi (1658-1728)

Cette sublime esquisse en terre est une des phases du travail du sculpteur Camillo Rusconi pour son œuvre finale, la statue en pied de saint Matthieu qui prendra place en la basilique Saint-Jean-de-Latran, en 1715.

Peut-être parce que l’artiste se sent toujours plus libre au stade de l’esquisse, peut-être parce que la terre est un médium moins contraignant que le marbre, peut-être parce qu’elle est inachevée dans sa partie arrière, cette matrice de réflexion a une expressivité remarquable. En vérité, elle amalgame deux personnages : saint Matthieu l’Apôtre, et saint Matthieu l’évangéliste. Aujourd’hui les biblistes plaident pour une différenciation des deux personnages (l’Évangile aurait été rédigé vers 80) mais la Tradition s’est plu à les mêler. Écoutons Luc nous présenter celui qui deviendra saint Matthieu : Après cela, Jésus sortit et remarqua un publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts) du nom de Lévi assis au bureau des impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » Abandonnant tout, l’homme se leva ; et il le suivait (Lc 5, 27-28).

Jésus vient de guérir le paralytique. Encore brûlant de la puissance de ce miracle, il pose les yeux sur un homme affairé à ses comptes et ses collectes. Un homme fort, qui n’a aucune part avec lui, à qui tout l’oppose. La charité absolue contre l’impôt sans pitié. L’éclat des pièces qui entourent Lévi n’est rien en comparaison de ce regard qui le transperce. Un regard, un seul, deux mots définitifs, comme un impératif du tréfonds de l’être : « Suis-moi. » Et Lévi, le questeur sans états d’âme, comme un enfant confiant, obtempère. On peine à imaginer ce grand visage sculpté par Rusconi, si beau mais assez dur avec son nez rectiligne et son grand front, s’assouplir en un instant, dans le simple « oui » qui remplit subitement son âme. Deux mots contre une vie. « Suis-moi. » Toutes les résistances de la logique, de l’existence, des attachements, tombent comme une mue brutale. Matthieu est un converti de la toute première heure. Mais il est encore un peu du monde, pour quelques instants encore. Il veut célébrer Jésus, ou dire adieu, peut-être les deux. Alors il fait une fête. Et comme on l’imagine bien, avec sa stature de tribun, entrer dans sa riche maison, donner des ordres à sa domesticité pour orner les tables de mets et de vins fins. Dans quelques jours, ce nouvel Apôtre aura seulement, comme son maître, une pierre où reposer la tête. Lévi donna pour Jésus une grande réception dans sa maison ; il y avait là une foule nombreuse de publicains et d’autres gens attablés avec eux. Les pharisiens et les scribes de leur parti récriminaient en disant à ses disciples : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » Jésus leur répondit : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades » (Lc 5, 29-31).

Ce Matthieu de Rusconi n’a rien d’un malade chétif. Il a le port altier, la stature fière. C’est son cœur qui était malade, d’une gangrène insidieuse qui ne se voit pas. Qui n’est pas incompatible avec la plus rutilante des réussites. Celle-là même qui rend possible le festin et les nombreux invités : ceux qui profitent, ceux qui critiquent, ceux qui épient et réprouvent de loin. Mais cette maladie-là n’échappe pas au Christ qui voit les âmes comme à travers des vases transparents. Elle a certainement pour nom le manquement à l’amour, mais Luc ne nous en dira pas plus. Ils lui dirent alors : « Les disciples de Jean le Baptiste jeûnent souvent et font des prières ; de même ceux des pharisiens. Au contraire, les tiens mangent et boivent ! » Jésus leur dit : « Pouvez-vous faire jeûner les invités de la noce, pendant que l’Époux est avec eux ? Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors, en ces jours-là, ils jeûneront » (Lc 5, 33-35).

Matthieu et Jésus ont le sens de la fête. Ils ont cela en commun. Ensemble, cette fête qui aurait pu n’être que pures dépenses et bombance est devenue célébration de la présence de l’Agneau de Dieu parmi nous. Comme les noces de Cana ont déjà un parfum de transsubstantiation, ce repas chez Matthieu, c’est presque une prescience du Jeudi saint. Jésus est là et participe à cette joie. Plus tard, il se donnera tout entier. Il leur dit aussi en parabole : « Personne ne déchire un morceau à un vêtement neuf pour le coudre sur un vieux vêtement. Autrement, on aura déchiré le neuf, et le morceau qui vient du neuf ne s’accordera pas avec le vieux » (Lc 5, 36).

Je ne peux m’empêcher de penser que Rusconi avait relu ce passage de Luc avant de sculpter. Certes les grandes figures bibliques sont souvent drapées d’importance dans la statuaire classique. Mais ce manteau ! Ce mouvement qui fait vibrer la terre d’une vie abondante et d’un irrépressible élan ! Dans l’arrière inachevé l’on voit presque l’ancien Matthieu, brut et précisément inachevé dans son être, se muer en ce mouvement noble, nerveux, superbe, dont émerge un bras musculeux qui soutient un immense livre.

C’est ici que l’Apôtre et l’évangéliste se fondent en une même personne. Matthieu semble prendre du recul en relisant le livre, comme bouleversé par le texte qu’il a lui-même rédigé et dont la relecture continue de le saisir. Ce livre est gigantesque, tout à fait disproportionné à la tête du saint. Parce qu’infini comme l’histoire du salut qu’il narre, dépassant de loin pages et chapitres. Et comme on ne peut guère soupçonner Rusconi d’une faute de proportion, il faut plutôt voir là l’intention du sculpteur de signifier, dans un simple morceau de terre, la trace inoubliable et si profondément transformante, du passage divin sur la terre. 

Fleur Nabert

Sculpteur. Réalise également du mobilier liturgique. Écrit sur l’art dans plusieurs revues dont Magnificat.

Saint Matthieu (1715), Camillo Rusconi (1658-1728), Paris, musée du Louvre.
© Dist. RMN-GP / Pierre Philibert.