L'œuvre d'art du mois

Saintes femmes au tombeau (XIIIe siècle) par Le Bourget du Lac, prieuré Saint-Laurent

Au XIIIe siècle, près du lac du Bourget en Savoie, les moines clunisiens rebâtissent l’église romane qu’ils occupent. Un artiste anonyme y exécute un évangile de pierre : entre deux frises décorées de feuillage, de vigne et de raisin, il taille dans le calcaire plusieurs scènes de la vie du Christ, de l’Annonciation à la Pentecôte. Hauts d’un mètre environ, ces panneaux ornèrent pendant longtemps un jubé aujourd’hui démonté, et c’est désormais contre les murs du chœur que l’on peut admirer la procession polychrome. 

Foi pour le monde

La résurrection n’est pas représentée : jusqu’au XIIe siècle, elle ne fait pas partie du répertoire iconographique, qui demeure fidèle aux textes ; la Résurrection est d’abord connue en creux, par la disparition du corps du Christ, nul témoin n’y ayant assisté. La visite des « saintes femmes » au tombeau est le premier signe de l’événement.

Le tombeau est vide. L’artiste a mis en valeur le couvercle, posé en diagonale et qui déborde sur la frise supérieure ; il a fait dépasser des linges blancs qui n’enveloppent plus le corps. L’ensemble de la scène est paisible : trois personnages debout à gauche, un autre assis à droite ; entre ces deux groupes, l’horizontalité du tombeau soulignée par les gardes recroquevillés. L’angle formé par le couvercle ouvert de ce tombeau médiéval introduit le drame, l’action : c’est autour de lui que s’anime l’épisode, et que s’effectue le dialogue entre l’une des femmes, penchée en avant, le visage anxieux et la main ouverte pour souligner son étonnement, et l’ange du Seigneur (Mt, 28, 2) dont l’index désigne la pierre ouverte, preuve de ce qu’il proclame. Soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus, le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité […]. Venez voir l’endroit où il reposait. » (v. 5-6)

C’est la première annonce de la résurrection, qui donne sens à la mort du Christ, et ouvre à l’humanité les portes du salut. Le messager est assis, conformément à ce que rapportent les Évangiles : on comprend qu’il attendait les femmes, dans l’impatience de leur faire connaître la Bonne Nouvelle. Elles ne sont d’ailleurs pas les seules à l’écouter : dans la frise, le sculpteur a installé deux petits anges, qui semblent tendre l’oreille pour écouter et aussitôt proclamer à leur tour la nouvelle, sur les phylactères qu’ils déroulent. 

Charité courageuse

Les gardes, comme souvent dans les représentations de l’épisode, sont endormis, la tête penchée et appuyée sur les mains. Saint Marc ne nous parle pas de soldats, mais saint Matthieu précise que c’est la crainte de l’apparition brusque de l’ange, dans un grand tremblement de terre, qui terrasse les gardes postés pour éviter que les disciples de Jésus ne viennent chercher son corps ; ils deviennent comme morts (v. 2, 4), incapables de bouger devant la grandeur de l’événement. 

Les femmes se sont levées avec courage, pour affronter les gardes et l’énorme pierre à rouler ; du fond de leur deuil et de leur souffrance, elles ont tout préparé et humblement, fidèlement, se sont mises en route, dès qu’elles l’ont pu (à l’heure où commençait à poindre le […] jour. v. 1) pour honorer le corps mort de leur maître. La tradition les identifie, malgré des variations selon les récits, comme Marie Jacobé, Marie Salomé, mère de Jacques et de Jean, et Marie Madeleine. « Elles ne renoncent pas à l’amour : dans l’obscurité du cœur, elles allument la miséricorde », commente le pape François. Les trois femmes de notre haut-relief sont presque identiques : posture, taille, habits, jusqu’au pot contenant les onguents et les parfums destinés à embaumer le corps. Elles forment un cortège grave et cependant très doux. La rondeur des traits, la fine couronne de cheveux dépassant sous le voile, la polychromie légère, l’ampleur des plis des habits, et enfin l’individualisation de chacune par un geste propre, donnent à la scène son poids d’humanité. C’est à ces femmes humbles, dans leur service familier, qu’est révélée la résurrection, et c’est pour elles – pour nous– que le Christ est sorti du tombeau. 

« La seule espérance qui ne vous décevra jamais »

Dans l’Évangile de Marc, les femmes se taisent en repartant du sépulcre : l’ange leur avait demandé de prévenir les Onze que Jésus ressuscité les attendait en Galilée, mais elles ont trop peur (cf. Mc 16, 8). Selon Matthieu au contraire, elles courent raconter aux disciples ce qu’elles ont vu et entendu (cf. Mt 28, 8). Devant le tombeau vide, entouré par les femmes, les hommes et les anges, devant cet événement central dans l’histoire de l’humanité, le choix nous est laissé de craindre, ou, par la foi, d’espérer. Le fait même qu’il n’y ait rien à voir dans le tombeau engage notre liberté individuelle. Ce vide ouvre nos yeux, comme ceux des saintes femmes, vers le monde invisible, le Royaume présent dans le monde visible mais désormais caché à nos yeux, intangible à nos mains. Le tombeau ouvert nous encourage, si nous le choisissons, à demeurer comme les trois femmes de cette sculpture dans l’attente de ce que Dieu nous a promis : occupés à la charité, fermes sur notre route malgré les épreuves, dans le désir de trouver Jésus, et à l’écoute de sa parole.

 Les mots adressés par Benoît XVI à l’Église en Terre sainte, à l’occasion d’un pèlerinage, peuvent résonner pour l’Église universelle : « Dans ce tombeau, elle est appelée à ensevelir toutes ses inquiétudes et ses craintes, afin de ressusciter chaque jour et de continuer son pèlerinage à travers les rues de Jérusalem, sur les routes de Galilée et au-delà, proclamant le triomphe du pardon du Christ et de la promesse de la vie nouvelle. » 

 

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes.

 

Saintes femmes au tombeau (XIIIe siècle), Le Bourget du Lac, prieuré Saint-Laurent. © Hervé Champollion / akg-images.