L'œuvre d'art du mois

L’Apparition (1876) par Gustave Moreau (1826-1898)

Certains saints rayonnent si bien de la lumière de Dieu que les ténèbres mêmes sont conduites à la reconnaître. Ainsi Jean, le Baptiste, saint fulgurant dont l’histoire fascine au-delà des frontières de l’Église.

Le Précurseur

Comme sa naissance annonce celle du Christ, son martyre annonce la mort du Fils de Dieu. L’Église le fête ainsi deux fois, en mémoire de sa naissance, le 24 juin, et de sa mort, le 29 août. Bien que les Évangiles ne nous rapportent qu’une rencontre – celle du baptême –, la vie de Jean Baptiste est intimement mêlée à celle de Jésus. Les foules en attente (Lc 3, 15) se demandent d’ailleurs si cet homme étrange, qui se nourrit de sauterelles et porte un manteau de poils de chameau, n’est pas le Christ. Lui-même cependant se désigne avec insistance comme le précurseur du Messie, envoyé devant lui (Jn 3, 28), et annonce infatigablement et non sans une certaine violence de paroles la venue du Royaume et la nécessité de se convertir. Envoyé pour aplanir les chemins de Jésus, qui confirme que Jean est son « messager », le Baptiste fait signe vers le Christ, notamment auprès des premiers Apôtres auxquels il montre le véritable Agneau de Dieu (cf. Jn 1, 36-37). On connaît bien cette phrase du dernier des prophètes que nous rapporte l’évangéliste Jean : « Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi, que je diminue » (3, 30). L’effacement de Jean Baptiste, emprisonné au moment des débuts de la vie publique de Jésus, ne se fait pas sans la joie profonde d’avoir vu Dieu : « Quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie : elle est parfaite » (v. 29). Jean paie cependant de sa vie l’audace d’avoir proclamé la vérité à la face des puissants.

Une vie pour une danse

Les Évangiles synoptiques racontent, avec plus ou moins de détails, la mort de Jean le Baptiste, au moment où ils mentionnent qu’Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, s’imagine en entendant parler de Jésus qu’il n’est autre que Jean ressuscité. Un retour en arrière nous apprend alors comment Hérode avait fait arrêter Jean afin de se délivrer des reproches qu’il encourait pour avoir épousé Hérodiade, la femme de son demi-frère, et comment Hérodiade cherchait à faire mourir Jean. Elle y parvint un jour que sa fille (dont Flavius Joseph nous apprend qu’elle se nommait Salomé), ayant plu à Hérode par sa danse, se vit accorder tout ce qu’elle demanderait : sur les conseils de sa mère, elle exigea la tête de l’importun sur un plat. La plupart des représentations de la décollation de Jean Baptiste montrent soit le moment de l’exécution soit, le plus souvent, la tête même, coupée et sanglante. Gustave Moreau, cet artiste éblouissant et peu classable du XIXe siècle, imagine une scène stupéfiante où la tête tranchée de Jean s’élève, rayonnante, dans la pièce du palais où Salomé vient de danser. À gauche, on distingue à peine Hérode sur son trône, Hérodiade assise en contrebas. À droite, raide comme une colonne, un garde dont on devine qu’il tient une épée et vient de procéder à la décollation.

Au confluent de l’histoire biblique, d’un imaginaire oriental syncrétique (Moreau s’inspire tant de l’Alhambra, pour le palais, que de motifs perses ou d’estampes japonaises pour la tête du saint) et d’une fascination personnelle pour la figure de Salomé, qu’il a maintes fois représentée, l’artiste crée un univers mystérieux et foisonnant, évocateur d’un luxe sensuel. Peu colorée, la toile chatoie cependant d’un or tantôt terni, tantôt plus brillant, s’accentuant ici en rouge, là en blanc, suggérant une atmosphère étouffante et luxueuse, à l’opposé de l’ascétisme de Jean. Comme il le fait parfois, Gustave Moreau a dessiné par-dessus une pâte picturale déjà dense des motifs blancs d’arabesques qui plaquent des ornements presque fantomatiques sur l’architecture. Le décor occupe finalement davantage de place que l’action. « Ouvrier assembleur de rêves », selon ses propres termes, inspiré ici par la Salammbô de Flaubert et inspirant à son tour Huysmans, le peintre nous transporte ailleurs.

Les ténèbres face à la lumière

Salomé éprouve-t-elle du remords ? Que signifie cette « apparition » qui la fixe et qu’elle désigne, pour la menacer ou parce qu’elle est attirée par elle ? Dans le monde onirique de Gustave Moreau, aucune réponse ne nous est donnée, mais la toile met en scène une confrontation, d’autant plus sensible que les trois autres personnages ont été comme estompés. La chair parée et désirable de Salomé face à l’esprit d’un prophète qui n’a plus même de corps ; les ténèbres face à la lumière. Comme bien d’autres à son époque, Moreau fait de Salomé un modèle de la femme fatale, qui attire et pervertit. Ici la lumière émane du chef de Jean Baptiste, de sorte que c’est le martyre de sa victime qui éclaire la beauté de Salomé, mais qui lui révèle du même coup qui elle est et ce qu’elle a fait. Huysmans estimait que « l’horrible tête [qui] flamboie [est] visible pour la Salomé seule ». Mort, le Baptiste continue de prophétiser. Face à Salomé, instrument d’Hérodiade, ruisselante de bijoux dans son palais oriental, Jean est l’instrument de Dieu : Ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu (1 Co 1, 28-29). On ne peut pourtant parler de lutte, mais d’un moment de révélation où se fait jour une vérité intérieure, représentée sur la toile par la lumière éclatante, dans le « silence passionné » par quoi Moreau définissait la peinture. Dans la pénombre ambiante propre à représenter l’intimité de l’âme, Jean Baptiste donne à voir la lumière sans concession de la vérité divine.

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes

L’Apparition (1876), Gustave Moreau (1826-1898), Paris, musée Gustave Moreau. © RMN-GP / René-Gabriel Ojeda.