L'œuvre d'art du mois

Le Denier de César (vers 1560-1568) par Tiziano Vecellio, dit Le Titien

César et Dieu

Pour les Juifs, qui considéraient qu’Israël n’avait qu’un seul roi, son Seigneur, l’occupation romaine était particulièrement difficile à accepter. Beaucoup attendaient, de fait, un Messie de guerre qui libérerait le pays. Jésus a déçu certains de ses disciples, qui n’ont pas compris ou pas supporté son absence d’ambition politique. Cette tension entre le temporel et le spirituel se révèle notamment dans le dialogue avec Pilate, pendant la Passion. Jésus avait cependant été explicite dès sa prédication, en particulier dans le fameux épisode dit du denier de César, raconté par les trois Évangiles synoptiques en des termes très semblables, presque superposables. « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21) ; la formule est frappante et si connue qu’elle est devenue une sorte de proverbe. Titien, un des rares artistes à l’avoir illustrée à la Renaissance, a peint trois versions de la scène. Chacune a sa particularité mais sur toutes on voit, comme ici, le Christ en posture d’enseignant. Il occupe l’essentiel de l’espace du tableau (assez grand, plus d’un mètre de largeur), et le geste de la main indique qu’il énonce une vérité importante. Il est représenté comme un maître, le titre que lui avaient donné les pharisiens venus l’interroger se trouvant ainsi, malgré eux, confirmé. Le peintre lui a, de plus, octroyé le rouge et le bleu, couleurs de la royauté. C’est avec autorité qu’il sépare donc les pouvoirs spirituel et temporel, ouvrant la voie aux structures politiques séparées du pouvoir religieux qui seront, avec le temps, celles des pays chrétiens, et engageant ses disciples à ce que nous pourrions appeler aujourd’hui le civisme.

 

Jésus et les pharisiens

La question « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? » (v. 17) n’avait rien d’innocent. C’est un piège que lui tendent ses interlocuteurs : si Jésus répond qu’il ne faut pas payer l’impôt, ils peuvent alors le dénoncer aux Romains ; s’il répond au contraire qu’il faut s’en acquitter, on peut le dénoncer comme un mauvais Juif, qui se compromet avec l’occupant. Titien a su rendre l’agressivité latente qui émane deux envoyés des pharisiens : le premier avance vers Jésus et lève la tête de manière menaçante, secondé par le comparse qui fait bloc avec lui, les yeux fixés sur Jésus. Les têtes sont toutes au même niveau, ce qui fait de la rencontre une confrontation et non une scène traditionnelle de prédication. Le jeu des regards reflète la véritable machination dévoilée par les évangélistes. Matthieu explique que les pharisiens cherchent à prendre Jésus au piège en le faisant parler (Mt 22, 15), quand Luc va jusqu’à dire : Ils se mirent alors à le surveiller et envoyèrent des espions qui jouaient le rôle d’hommes justes pour prendre sa parole en défaut (Lc 20, 20). Ils sont véritablement aux aguets. L’épisode s’inscrit dans le cadre d’un antagonisme entre Jésus et les pharisiens. Jésus est bien plus sévère envers eux ou les grands prêtres qu’envers les Romains ; sans que tous soient englobés dans ce jugement, bien sûr, comme la mention de Nicodème, lui-même pharisien, le montre de manière nette, il est fréquent que les pharisiens soient qualifiés d’hypocrites dans l’Évangile. Titien a fait d’eux des hommes âgés que leurs cheveux et barbes blancs et les lunettes désignent comme des possibles sages : au lieu d’écouter Jésus, ils cherchent cependant à lui faire dire ce qu’ils veulent. L’échange est perverti.

 

La part de Dieu

Mais ce sont eux qui sont pris au piège, car la pièce d’un denier, bien mise en évidence, et dont on comprend que l’homme en jaune vient de la sortir de l’espèce de bourse qu’il porte au côté et sur laquelle il pose encore une main protectrice (signe infime, peut-être, de son enfermement dans une pensée unique ?) permet au Christ de renverser la situation. À la manière d’un Socrate, Jésus leur fait trouver eux-mêmes la réponse en les obligeant à reconnaître que cette pièce à l’effigie de l’empereur peut bien retourner à l’empereur. Le tableau de Titien nous aide à mieux saisir la réponse divine. La ligne imaginaire dessinée par les deux bras, celui du principal pharisien et celui du Christ, pointe vers le ciel ; elle contrebalance l’autre ligne imaginaire, horizontale, celle des têtes et des yeux, porteuse de l’antagonisme. De plus, le regard de Jésus ne se pose pas sur la pièce, mais sur l’homme qui l’interroge. De par la douceur du trait de peinture et la bienveillance des traits du visage, Jésus semble non pas tant un censeur qui corrige celui qui voulait le tromper qu’un éducateur qui invite à le suivre. La toile rend ou apporte à la scène une douceur absente du dialogue. Par son cadrage, les personnages à mi-corps et certains coupés, elle nous invite à nous approcher de cette conversation qui pourrait être houleuse, mais que la calme assurance du Christ rend paisible. En définitive, Jésus, par son geste, renvoie à son Père d’où vient tout pouvoir, y compris celui de César. La pièce est juste en-dessous de la main qui montre le ciel, pour bien indiquer les deux ordres. Le reproche final du texte : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? » (Mt 22, 18) s’explique par la réponse de Jésus ; en réalité, le pharisien est renvoyé au choix que lui-même vient de faire en acceptant d’aller piéger Jésus. A-t-il ainsi cherché à obéir à Dieu ? À reconnaître que Jésus vient de Dieu ? Ou à établir le pouvoir du clan auquel il appartient ? Le regard personnel de Jésus semble lui demander quelle part de sa vie il rend lui-même à Dieu, qui la lui a donnée.

 

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes. 

 

Le Denier de César (vers 1560-1568), Tiziano Vecellio, dit Le Titien (v. 1488-1576), Londres (Angleterre), National Gallery. © Heritage Images / Fine Art Images / akg-images