L'œuvre d'art du mois

Saint Sébastien soigné par sainte Irène (1625) par Hendrick ter Brugghen (1588-1629)

Au début du siècle d’or de la peinture hollandaise, la rencontre entre le courant réaliste flamand et l’art dramatique du Caravage fut fondamentale. Hendrick ter Brugghen et ses collègues des Provinces-Unies se rendirent à Rome et furent, de retour dans leur pays, les initiateurs de l’original caravagisme de l’école d’Utrecht, qui se dessina pleinement autour des années 1620. Le thème de saint Sébastien soigné par sainte Irène est fréquent dans le xviie siècle de la réforme catholique, qui encourage le culte des saints. Il est pourtant ici traité par un peintre protestant installé dans une ville ouvertement catholique. Sébastien, nommé commandant dans l’armée sous Dioclétien, affermit la foi de ses soldats qui se convertissent au christianisme. L’empereur furieux le fit attacher et cribler des flèches de ses propres soldats. Laissé pour mort, il fut secouru par sainte Irène.

Une composition très originale

La composition très originale de Ter Brugghen rompt avec la tradition qui privilégie la représentation du saint criblé de flèches comme dans la version de son contemporain Gerrit van Honthorst (1623, Londres, National Gallery). Ter Brugghen décrit le moment où Irène et sa servante sauvent ce qui reste de vie dans un corps à l’agonie, où la mort a déjà saisi les extrémités : le pied et la main droite sont d’un marbre sépulcral, tandis que le profil aux yeux mi-clos est frappé d’un éclat froid comme la lune, dans une lumière vespérale. Le corps d’albâtre pend, misérable ; il va s’affaler sur le sol pour finir dans la tombe. Mais voilà qu’en hâte, les femmes soutiennent ce corps sans force, extraient les flèches mortelles, délient le poing de pierre que le sang n’irrigue plus. Le groupe resserré s’articule autour de trois diagonales qui traversent toute la composition. Les trois têtes superposées, à droite, le corps inerte retenu par la main, au centre, la jambe prolongée par la flèche et l’arbre, à gauche. Rythme ternaire, rythme trinitaire.

Les mains, point d’orgue de l’action

Les teintes vert-de-gris du corps glabre sont ranimées par la douceur des tons roses déclinés avec raffinement. Du rose pâle du manteau d’Irène au lie-de-vin de celui de la servante en passant par le lilas. Au centre, les plis savants du turban poudré de la maîtresse accrochent la lumière, apportant une touche précieuse au teint de perle de son visage, qu’il auréole. Tandis que la silhouette aux teintes plus sourdes de la servante, le fichu rabattu sur un visage échauffé, ferme la composition. Notre regard est ainsi dirigé vers ses mains, point d’orgue de l’action : enserrant comme un étau le bras supplicié, elles se mutileraient presque pour le libérer de ses sangles. Ces trois poings rassemblés sont un moment unique de la peinture.

Un martyre manqué

Uniques aussi, ces trois têtes et ces trois diagonales, auxquelles font écho les trois flèches. Elles transpercent le corps livide d’où glissent un linge blanc et un brocard tissé d’or et d’écarlate. Symboles de la pureté de l’innocent, du martyre, de la victoire. Tout comme le linceul du tombeau et le manteau pourpre de la résurrection du Christ. Sébastien est détaché de l’arbre du supplice comme on déposa le corps du Christ de la croix après sa mort. On crut Sébastien mort, comme on crut à l’échec de la mort du Christ. L’analogie n’est pas fortuite de la part du peintre : le martyre manqué de Sébastien rend témoignage à la mort et à la résurrection du Christ.

Une lecture inversée

Ainsi, la tête du saint tournée vers le sol pourrait nous faire croire à sa fin. Mais le secours charitable des femmes, empressées à bien faire, efficaces dans l’action, vient inverser le sens de lecture de l’œuvre. L’axe de leurs têtes dirigées vers le haut redresse celle du supplicié, leurs bras levés font contrepoint au corps qui s’affaisse, leurs visages illuminés déjouent les tons morbides. Ces signes d’espérance projettent notre regard vers le ciel. Cette tension plastique indique la victoire de la vie.

Quel commanditaire ?

On ignore le commanditaire de l’œuvre ; il pourrait s’agir d’une institution de charité dévouée aux malades de la peste qui sévit dans les Provinces-Unies vers 1600 ou d’un particulier qui la destinait à sa chapelle privée. On invoquait saint Sébastien pour guérir de la peste, dont la maladie s’abat sur les hommes comme des flèches. Hendrick ter Brugghen serait lui-même mort prématurément de la peste, en 1629, cinq ans seulement après avoir peint ce tableau, qui est considéré comme son chef-d’œuvre. À n’en pas douter, il maîtrise les effets techniques du clair-obscur, mêlant avec brio les nuances douces et l’évocation de la mort, dans une dramaturgie caravagesque dont les accents nous saisissent l’âme.

Mélina de Courcy

Professeur d’histoire de l’art, collège des Bernardins

Saint Sébastien soigné par sainte Irène (1625), Hendrick ter Brugghen (1588-1629), Allen Memorial Art Museum, Oberlin College, OH, USA. © Bridgeman Images.