L'œuvre d'art du mois

Élisée et la Sunamite (1664) par Gerbrand van den Eeckhout (1621-1674)

Élisée, dont le nom signifie « mon Dieu, mon Sauveur », est ce jeune disciple d’Élie, dont l’histoire nous est racontée par épisodes dans les deux livres des Rois. Dès le moment où, appelé par Élie, il a passé outre la sévérité de ce dernier pour le suivre (cf. 1 R 20, 19-21), Élisée a fait preuve d’obstination, audacieux jusqu’à demander une double part de l’esprit que son maître avait reçu (2 R 2, 9). Un homme déterminé, et pas très commode (quarante-deux enfants qui s’étaient moqués de lui furent déchiquetés par deux ourses, cf. 2 R 2, 23-24), que le très bel épisode de sa rencontre avec la Sunamite met en face d’une femme aussi déterminée que lui. Elle le connaît de longue date : dans sa générosité, elle lui avait réservé chez elle une chambre et, pour la récompenser, Élisée avait demandé au Seigneur, pour elle et son mari âgé, un fils.

Le prophète, vieilli, est vêtu de manière très simple. Son vêtement sombre contraste avec le rouge vif de la robe de la Sunamite, qui était une femme riche. Rien d’extravagant dans sa tenue, cependant la diversité des étoffes, la ceinture chargée indiquent son rang social. Accompagnée d’un unique serviteur, elle est venue de loin et en toute hâte trouver le prophète. Du drame familial qui l’a mise en route, elle n’a même pas averti son mari, se contentant de lui demander une ânesse et lui enjoignant de ne pas s’inquiéter. Or davantage que l’inquiétude, c’est le désespoir qui serait de mise, car leur fils unique vient de mourir, très brusquement, sur ses genoux (cf. 2 R 4, 20).

C’est pour le sauver qu’avec une obstination confiante, elle a cheminé jusqu’à Élisée, puis évité le serviteur du prophète, Guéhazi, qui voulait l’écarter. Mais la Sunamite ne s’en tient pas là puisqu’elle insiste jusqu’à ce qu’Élisée lui-même, non content de déléguer son serviteur, se déplace. Bien lui en a pris, car l’imposition du bâton d’Élisée par Guéhazi n’a rien donné. Priant et se couchant sur l’enfant, le prophète seul lui redonnera vie : le prophète laissant Dieu agir à travers lui, et l’opiniâtreté de cette mère qui l’a bousculé. 

Un drame caché

Gerbrand van den Eeckhout, élève de Rembrandt, a transcrit l’épisode avec un grand luxe de détails. Élisée, le voyageur, s’est arrêté. Il a posé son manteau sur la roche pour s’asseoir plus confortablement. Le bâton, qui joue un rôle dans l’histoire, le panier contenant quelques vivres et que Guéhazi devait porter, ainsi que l’énorme livre des Écritures rappellent à la fois l’errance du prophète et son intimité avec Dieu à travers sa parole. En contrebas, à gauche, l’ânesse de la Sunamite contre laquelle le valet s’est endormi, fatigué par ce voyage entrepris sans explication et d’une traite. Vue dans son ensemble, avec ses couleurs passées, la scène paraît calme, presque bonhomme, d’autant plus que le peintre a laissé un paysage tranquille occuper tout le pan gauche du tableau, avec ses champs et son ciel où s’écartent les nuages, sur fond de lointains bleutés.

De près, pourtant, la rencontre est animée, et le rouge porté par la femme signale l’urgence de sa mission. Les visages et les gestes sont si précisément dépeints que l’on s’imagine presque entendre parler les personnages. Par leurs positions respectives, ils forment un triangle, de sorte que l’œil va de l’un aux autres. Si la tête vénérable du prophète attire, la première, l’attention, son geste de la main dirige aussitôt notre regard vers la suppliante que Guéhazi cherche à repousser. Élisée arrête son serviteur de la main droite, levant l’autre main comme pour bénir la Sunamite. Que se disent-ils ? Élisée déclare : « Laisse-la, car son âme est dans l’amertume. Le Seigneur me l’a caché, il ne m’a rien annoncé. » La femme peut alors s’expliquer : « Avais-je demandé un fils à mon seigneur ? N’avais-je pas dit : Ne me donne pas de faux espoir ? » (2 R 4, 27-28) C’est tout ce que répond la mère en deuil. Avec l’énergie que nous lui avons déjà vue, elle somme le prophète, qui avait demandé pour elle un fils, d’assumer sa responsabilité. Elle n’énonce pas le drame, sachant qu’Élisée lit dans son cœur. 

Pleine de foi

Des bras, la Sunamite d’Eeckhout agrippe les jambes du prophète en un geste de supplication. L’artiste a choisi de représenter la rencontre entre la mère et le prophète, et non le moment de la guérison : le peintre met ainsi l’accent sur la force de la prière. La prière de la Sunamite contourne ou renverse tous les obstacles et fait d’elle un magnifique témoignage de foi. N’a-t-elle pas abandonné le corps de son enfant, comme le feront d’autres dans l’Évangile, dans sa confiance en Dieu qui seul peut le sauver ? Cette prière importune est aussi une prière humble, et fraternelle, puisque la femme ne s’adresse pas directement au Seigneur, mais demande au prophète de le faire. Quant à ce dernier, Dieu ne lui a pas d’avance révélé l’événement : il est donc lui aussi surpris et contraint à supplier. Eeckhout, en ce qui ressemble d’une certaine façon a une scène de genre par le réalisme et par la vision d’ensemble qui est proposée, a bien saisi l’extrême humanité de l’épisode. Il montre notamment la présence d’épreuves parfois terribles au cœur d’un quotidien en apparence tranquille, mais aussi l’articulation entre notre impuissance humaine et la puissance de Dieu, grâce à l’intercession et à la confiance. Importunons notre Dieu…

 

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes.

 

Élisée et la Sunamite (1664), Gerbrand van den Eeckhout (1621-1674), Budapest (Hongrie), musée des Beaux-Arts. © akg-images.