L'œuvre d'art du mois

Le Baptême du Christ (vers 1440) par Piero della Francesca (1412/1420-1492)

La date exacte de réalisation de ce panneau représentant le Baptême du Christ fait toujours l’objet de débats animés parmi les historiens de l’art. Elle est en effet décisive pour comprendre l’iconographie, complexe, de ce chef-d’œuvre de Piero della Francesca, l’un des maîtres les plus fascinants du quattrocento. 

L’un des sommets de la pittura di luce

Réalisée pour l’église du couvent des Camaldules de Borgo San Sepolcro, l’œuvre constituait le panneau central d’un grand retable, aujourd’hui démembré, dont les panneaux latéraux et la prédelle, consacrés à la représentation de saints – dont Jean Baptiste – et de docteurs de l’Église, furent sans doute réalisés en partie par Matteo di Giovanni. Dans le Baptême du Christ, le « peintre mathématicien » Piero della Francesca révèle sa science de la composition, associée à une sobriété accordée à la destination monastique de l’œuvre. L’harmonie chromatique et lumineuse, tout en subtilité, en fait l’un des sommets de cette pittura di luce dont Piero della Francesca est l’un des meilleurs représentants. Les effets nuancés des accords chromatiques et l’unité donnée par la lumière sont en effet caractéristiques de cette manière claire qui se développa à Florence au xve siècle et qui favorise, d’après Luciano Bellosi, une vision « dans laquelle les couleurs s’emperlent de lumière et la perspective devient un spectacle pour les yeux ». 

Les sciences mathématiques au service de la théologie

La délicatesse des couleurs et la douceur de la lumière suffiraient à ravir les yeux du spectateur. Il faut cependant aller plus avant pour comprendre cette œuvre, et dépasser la délectation esthétique pour entrer dans son sens théologique. La construction, lisible, calme et équilibrée, place le Christ au cœur du dispositif. Mais derrière l’apparente simplicité d’une composition frontale, c’est bien une savante mise en scène que le peintre a élaborée. Le corps du Christ distribue et ordonne tout : à gauche un groupe de trois anges, d’allure hiératique, à droite saint Jean Baptiste et derrière ce dernier, sur le chemin que dessine le cours d’eau, un néophyte en train de se dévêtir et un groupe d’hommes curieusement accoutrés qui discutent. D’emblée, l’on est frappé par l’harmonie, mais aussi, et peut-être même surtout, par la rigueur géométrique qui ordonne et accorde les éléments. Piero della Francesca a construit son œuvre selon des principes harmoniques qui ne sont pas sans évoquer les rapports musicaux que prônait l’architecte Alberti : l’octave, la quinte et la quarte se répondent. Excellent mathématicien, auteur de plusieurs traités de perspective, Piero della Francesca développe une véritable « musique des proportions » dont le corps du Christ est la mesure, et dont de nombreux savants se sont employés à donner les détails qu’il serait vain d’exposer ici. Un exemple permet de comprendre : le torse du Christ est inscrit dans un cercle dont le diamètre équivaut au quart du diamètre des deux grands cercles qui constituent l’ensemble du panneau. 

Un seul Dieu en trois personnes, un seul baptême

Si l’ensemble témoigne d’une remarquable unité, l’iconographie n’en est pas moins étrange : comment expliquer la présence des trois anges à gauche et le groupe de personnages à droite, à l’arrière-plan ? Plusieurs hypothèses ont été avancées par les historiens de l’art, mais il est aujourd’hui assez communément accepté que ces deux groupes, inhabituels dans la scène du baptême du Christ, représentent certains points de théologie discutés lors des conciles de Ferrare (1438) et Florence (1439), ce qui permettrait d’ailleurs de dater l’œuvre de 1440. Les deux conciles, réunissant des représentants des Églises d’Orient et d’Occident, débattirent du dogme trinitaire : les trois anges seraient ainsi la représentation à la fois de la Trinité et de la concorde entre les Églises d’Orient et d’Occident, tandis que les personnages de l’arrière-plan figureraient la reconnaissance par les pères conciliaires grecs de l’existence d’un seul et unique baptême, mais également l’acceptation du « Filioque », ajouté au Credo : l’un des personnages désigne la colombe représentant l’Esprit Saint, alors reconnu comme procédant du Père et du Fils. 

Vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien (Col 3, 9)

Ode à la Trinité, le panneau nous fait aussi entrer dans la contemplation du sacrement du baptême : la présence d’un néophyte qui enlève ses vêtements nous rappelle que, pendant des siècles, le rite du baptême impliquait une nudité complète qui illustrait cette merveilleuse parole de saint Paul :  Vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien […] et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau (Col 3, 9-10). De nombreux théologiens, tels Cyrille de Jérusalem, Grégoire de Nazianze, Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Ambroise, commentèrent ce passage, précisant que la nudité est une étape entre la tunique de peau, celle de l’Adam pécheur, et la tunique du baptisé. Car le baptisé doit « revêtir le Christ » : le vêtement blanc qu’il reçoit en est le signe. La tradition l’assimile volontiers à une robe nuptiale ou encore, plus communément, au vêtement resplendissant du Christ en son ascension. Il renvoie aussi au psaume 51 : Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur ; lave-moi et je serai blanc, plus que la neige (Ps 50, 4.9). En ce mois où nous célébrons le baptême du Christ, faisons mémoire de notre propre baptême et débarrassons-nous de l’homme ancien pour revêtir l’homme nouveau !

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderneà l’université de Lille.

 

Le Baptême du Christ (1450), Piero della Francesca, (v. 1415-92); National Gallery, Londres, Royaume-Uni. © Bridgeman Images.