L'œuvre d'art du mois

La Genèse. La Création d’Adam et Ève (1425-1452) par Lorenzo Ghiberti

Giorgio Vasari considérait que la porte est du baptistère Saint-Jean de Florence, ornée de reliefs en bronze doré exécutés par le sculpteur Lorenzo Ghiberti, était « la plus belle œuvre qui se soit jamais vue au monde, tant chez les Anciens que chez les Modernes ».

La porte du Paradis

Florentin, l’auteur des célèbres Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1550), ouvrage fondateur de l’histoire de l’art, ne manquait pas de rendre hommage aux artistes de sa ville natale. Mais l’enthousiasme de Vasari pour l’œuvre de Ghiberti est partagé par nombre de ses contemporains : la porte est du baptistère doit même son surnom de « porte du Paradis » à l’un des géants de la Renaissance, Michel-Ange, qui la considérait si belle qu’elle était digne de fermer les portes du Paradis. Il s’agit en réalité de la deuxième porte qu’exécute Ghiberti : en 1401, il avait remporté, contre Filippo Brunelleschi, le concours que la corporation des drapiers de la ville de Florence avait organisé pour la porte nord. Cette première porte, encore tributaire d’une certaine tradition gothique en raison de la forme contraignante des encadrements quadrilobés des vingt-huit panneaux qui la composent, marque cependant l’entrée définitive de l’art dans la modernité de la Renaissance. Mais c’est surtout dans la seconde porte, commandée en 1425 et achevée en 1452, que Ghiberti démontre toute l’étendue de son talent. Les vantaux sont ornés de dix reliefs rectangulaires sur lesquels sont représentées plusieurs scènes qui se lisent de haut en bas et de gauche à droite : la création du monde, l’histoire de Caïn et Abel, l’histoire de Noé, l’histoire d’Abraham et de ses fils, l’histoire d’Isaac et ses fils Jacob et Ésaü, l’histoire de Joseph, l’histoire de Moïse, l’histoire de Josué, l’histoire de David et enfin Salomon et la reine de Saba. Il s’agit donc d’un vaste programme vétérotestamentaire, complété par des représentations des prophètes et des portraits d’artistes (dont un autoportrait de Ghiberti) sur les montants. En réduisant le nombre de reliefs, Ghiberti se lança un défi : donner le sens de la narration tout en réunissant plusieurs événements en un seul espace. C’est ainsi que le premier panneau, en haut à gauche de la porte, représente la création d’Adam, la création d’Ève, la tentation et l’expulsion du paradis terrestre.

Une valse à quatre temps

Ce sont donc les chapitres deux et trois du livre de la Genèse qui se trouvent comme résumés en un seul panneau, avec une intelligence dans l’organisation de l’espace qui force l’admiration : l’artiste joue habilement sur le plan et la profondeur et sur la subtilité des différents reliefs, du haut-relief au méplat, pour unifier les actions tout en les distinguant. La tentation est ainsi reléguée à l’arrière-plan, à gauche, tandis que l’expulsion semble presque échapper au cadre du panneau au premier plan à droite. Au centre, occupant l’espace principal, c’est la création d’Ève qui apparaît comme le pivot de la composition, lors même qu’elle n’est qu’un temps de cette valse. Admirable Ève, dont le corps sort du côté d’Adam plongé dans un sommeil mystérieux (Gn 2, 21) : la beauté de ce corps nu porté par les anges, accueilli par son Créateur qui l’a saisi par le bras, a retenu toute l’attention du sculpteur. Les anges se penchent sur ces créatures remarquables : ils assistent à la création de l’homme, s’émerveillent de la création de la femme et composent au-dessus de la tête d’Ève une couronne angélique. Ils accompagnent aussi le Père, auquel le sculpteur a pris soin de ne pas donner l’aspect d’un vieillard, qui chasse du paradis ses créatures bien-aimées. Ode au corps humain, le relief de Ghiberti est un poème de bronze. L’artiste montre sa dette envers l’Antiquité qui célébrait le nu, masculin comme féminin. Il ne cache rien de la vérité anatomique : il l’exalte. Après des siècles de schématisation des corps, la douceur du modelé, la morbidezza des chairs, que Ghiberti donne à Adam et Ève n’ont rien d’anodin : elles rendent visible la dignité que l’Église donne au corps, des siècles avant que saint Jean-Paul II ne livre ses catéchèses qui réaffirment que le corps est « signe sponsal » et « sacrement ».

La vocation sponsale de l’homme

Cette exaltation du corps, de la beauté du corps d’Adam et Ève, admirablement mise en page par Ghiberti, avec la délicatesse dont l’art de la sculpture a le secret, résonne aujourd’hui, à la lumière de l’enseignement de saint Jean-Paul II, de manière particulière. En contemplant ce chef-d’œuvre de la Renaissance, méditons sur la création d’Ève (cf. Gn 2, 18-24), comme nous y invite la liturgie de ce mois d’octobre. Nous peinons, si souvent, à poser un regard juste sur le corps ! Pourtant, affirmait le saint-père, « le corps révèle l’homme, exprime la personne […], il est aussi le premier messager de Dieu à l’homme lui-même, comme une sorte de sacrement primordial compris comme un signe qui transmet efficacement dans le monde visible le mystère invisible caché en Dieu depuis l’éternité ». Et il poursuivait : « La conscience de la signification sponsale du corps constitue l’élément fondamental de l’existence humaine » (16 janvier 1980). Émerveillons-nous de la beauté des créatures que nous sommes pour entrer dans un juste regard sur le corps, et notamment sur la nudité qui, comme le rappelait saint Jean-Paul II, avant que le tentateur ne fasse entrer l’homme d’une relation de don à une relation de manque, « n’exprimait pas une carence dans l’état de l’innocence originelle, mais représentait la pleine acceptation du corps dans toute sa vérité humaine et donc personnelle » (14 mai 1980).

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne à l’université de Lille.

Création d’Ève (1424), Lorenzo Ghiberti, Florence (Italie), Baptistère. © G. Dagli Orti / De Agostini Picture Library / Bridgeman Images.