L'œuvre d'art du mois

Le prophète Habacuc (1423-1435) par Donatello (1386-1466)

Dans son Voyage du condottière (1932), André Suarès nous livre d’admirables pages sur l’art italien. À Florence, il s’émerveille des sculptures de Donatello, cet artiste considéré comme l’une des principales figures de la Renaissance italienne. « Un extrême amour de la vie emporte Donatello au-delà de son art. Servi par l’œil le plus aigu et la main la plus habile, il ne résiste pas à la tentation de lutter avec la nature, d’égal à égale. Il n’interprète plus la vie : il l’imite et la copie ; il veut qu’on s’y méprenne. Le premier, il cherche à fixer les instants de la forme, à laisser dans la pierre l’image fuyante de la nature, à être enfin plus éphémère qu’elle. Il faut toute la furie de son style pour le défendre de l’anecdote. Donatello, si capable du rêve et de tout transporter dans le monde souverain de l’art, s’accorde souvent la licence d’être naturaliste. Le Zuccone, le potiron, portrait de Niccolà Uzzano, en terre cuite colorée, donne l’illusion de la chair même : le volume, l’ossature, le teint, la tête qui parle, tout y est. Certes, Donatello se trompe en abusant ainsi de ses dons, mais on ne s’est jamais trompé avec plus de génie. Le sens de la vie ne peut guère aller plus loin, ni sa présence dans l’œuvre d’art. »

« L’illusion de la chair même »

André Suarès confond en réalité deux œuvres, le Zuccone, surnom donné à une ronde-bosse en marbre du prophète Habacuc, dont le modèle fut sans doute Giovanni Chiericini, et Niccolò da Uzzano qu’il portraitura en terre cuite. Mais le commentaire reste valable pour les deux œuvres. Réalisé pour l’une des niches du campanile de la cathédrale de Florence, entre 1423 et 1435, le prophète Habacuc appartient à un ensemble de statues représentant des prophètes, notamment Jean-Baptiste et Abdias que réalisa Nanni di Bartolo, et Jérémie et Habacuc exécutés par Donatello. L’Habacuc de Donatello est sans doute la statue la plus remarquable de la série : le naturalisme de l’œuvre, cette « illusion de la chair même », est resté célèbre et a valu à l’historien Giorgio Vasari de relater une anecdote fondatrice de la renommée de l’œuvre : « Cette dernière, qui est la plus estimée, était regardée comme la plus belle que Donato eût faite, et il avait coutume de jurer par elle, en disant : “Par la foi que j’ai en mon Zuccone!” Pendant quil la faisait, il se prit plusieurs fois à lui crier: “Allons, allons, parle, parle donc!”» La capacité à donner vie est ici saisissante. Lexpressivité de la tête, avec cette calvitie qui lui a valu ce surnom peu amène de Zuccone (courge) et ces yeux presque exorbités qui trahissent la passion qui l’anime, la texture de la peau, la musculature des bras, la vibration du corps tout entier, sensible sous le lourd drapé qui l’enveloppe, tout est « criant de vérité », comme le remarqua l’historien de l’art Eugène Müntz. Habacuc est bien un prophète qui parle et qui annonce.

« Le juste vivra par sa fidélité »

Habacuc, dont le nom en hébreu signifie « embrasement », est aussi, sous le ciseau de Donatello, cet homme au caractère affirmé, un homme dont l’ardeur intérieure semble traduite dans l’agitation des traits de son visage et qui s’écrie : « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? Crier vers toi : “Violence !”, sans que tu sauves ? » (Ha 1, 2), et auquel le Seigneur répond : « Car c’est encore une vision pour le temps fixé ; elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, sans retard. Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité » (Ha 2, 3-4). Quelle puissance dans cette parole que saint Paul reprend dans ses épîtres aux Romains et aux Galates, de même que l’auteur de la lettre aux Hébreux, jouant sur le mot hébreu emunah qui signifie fidélité mais aussi foi et même vérité :  Celui qui est juste par la foi vivra (Rm 1, 17 ; Ga 3, 11 ; He 10, 38) ! Commentant le début du livre d’Habacuc, le pape François rappelait que Dieu n’avait pas répondu à l’imploration d’Habacuc de rétablir la justice. « Ainsi Dieu fait de même avec nous : il ne cède pas à nos désirs qui voudraient changer le monde et les autres immédiatement et continuellement, mais il vise surtout à guérir le cœur, mon cœur, ton cœur, le cœur de chacun ; Dieu change le monde en changeant nos cœurs, et cela, il ne peut le faire sans nous. Le Seigneur désire en effet que nous lui ouvrions la porte de notre cœur, pour pouvoir entrer dans notre vie. Et cette ouverture à lui, cette confiance en lui est vraiment la victoire remportée sur le monde : c’est notre foi (1 Jn 5, 4). Parce que lorsque Dieu trouve un cœur ouvert et confiant, là, il peut accomplir des merveilles » (homélie 2 octobre 2016). Quelle espérance nous donne ce prophète de feu qui nous transmet la parole de Dieu ! La justice est donnée à ceux qui placent leur confiance dans la promesse de Dieu. Et c’est bien par la foi, et non pas seulement avec la foi, que le juste vivra, comme le rappelait, dans un discours prononcé en 1968, saint Paul VI, dont nous fêtons en ce mois d’octobre le premier anniversaire de canonisation. Le pape concluait ainsi : « Il faut donc connaître la foi et l’assimiler par un processus continuel d’osmose spirituelle : elle doit imprimer à la personnalité de celui qui la possède une authenticité caractéristique, celle précisément du fidèle qui, après s’être imprégné de la certitude, de la beauté, de la profondeur, de la force normative de la foi, l’exprime, la professe, la défend, la vit et en témoigne. » C’est d’ailleurs ainsi qu’Habacuc achève son livre par un cantique que Marie reprend en partie après l’annonce de l’ange Gabriel : « Je bondis de joie dans le Seigneur, j’exulte en Dieu, mon Sauveur ! Le Seigneur mon Dieu est ma force » (Ha 3, 18-19).

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l'art moderne à l'université de Lille.

 

 

Le prophète Habacuc (1423-1435), Donatello (1386-1466), Museo dell’Opera del Duomo, Florence, Italie. © Agence SCALA, Florence