L'œuvre d'art du mois

La Femme et le Dragon (v. 1240-1250) par Maître de Sarum

Un grand signe apparut dans le ciel

Nous associons les textes médiévaux, à juste titre, à ce latin dont la maîtrise faisait les clercs et différenciait les classes sociales. La Bible a cependant été traduite en langue vulgaire, la plupart du temps sous forme morcelée, dès le xiiie siècle, contribuant ainsi à l’enrichissement de la langue. Sous cette enluminure tirée d’une Apocalypse glosée réalisée en Angleterre aux environs de 1250, le texte se répartit en deux colonnes. On lit nettement à gauche : « Et un grand signe aparut [sic] en ciel une femme couverte del soleil la lune desuz les piez… » La colonne de droite était réservée à la glose, c’est-à-dire à un commentaire du texte.

L’enlumineur de ce manuscrit travaillait en un site nommé Sarum, premier lieu de peuplement de ce qui deviendra Salisbury. De cet anonyme ne restent que ses œuvres. En l’occurrence, il orna l’Apocalypse de quatre-vingt-dix images où figure en bonne place le dragon dont parle saint Jean au chapitre 12 de la longue vision que constitue le livre complexe, très codé, très évocateur, de la « Révélation » – c’est le sens grec du mot « apocalypse ». 

En une seule image sont concentrés plusieurs versets, comme c’est souvent le cas avec les enluminures, à la visée volontiers pédagogique. C’est d’abord l’apparition d’une Femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles ; puis l’enfantement dans les douleurs et l’apparition du dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème, suivie de la chute des étoiles du ciel, précipitées sur la terre par la queue du dragon ; enfin la tentative de dévorer l’enfant et la naissance d’un enfant mâle, aussitôt enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône  sans que le dragon ait pu le dévorer (Ap 12, 1-5). Le combat se poursuit dans l’Apocalypse, et d’autres enluminures sont dédiées à la lutte entre le dragon et les anges et à la fuite de la femme qui, dotée d’ailes, réussit à échapper à son adversaire. L’artiste a respecté les indications du texte, et le charme de l’illustration tient à la précision élégante de chaque élément : l’énorme soleil aux rayons friselés, la lune maintenue par les pieds nus de la mère dont l’auréole bleutée, décorative, forme couronne avec les étoiles naïves semblables à des fleurs, mais encore les têtes du dragon et jusqu’aux étoiles emprisonnées dans la boucle que forme l’un des cous qui se confond avec la queue. 

Marie, victorieuse du mal

La liturgie, le 15 août, nous propose ce texte pour célébrer Marie, que l’Église reconnaît dans la femme opposée au dragon. Marie est ici victorieuse du mal, et le don même de Jésus au monde se fait dans la souffrance de la présence menaçante du mal. L’enluminure le montre bien, qui pose face à la femme, colorée de lavis jaune et brun symbolisant la lumière qu’elle apporte et reflète, ce dragon naïf mais épouvantable. Chacune de ses têtes est couronnée, funeste présage d’un pouvoir que la chute des étoiles rend bien sensible. Les six têtes principales, orientées vers la femme, créent même un effet de mouvement renforcé par une ouverture de plus en plus large de chaque gueule, où les dents sont visibles. L’avidité dévoratrice d’un monstre guettant l’enfant signale la ruse et la violence dont il est capable. Face à ce mal où nous pouvons reconnaître nos péchés personnels aussi bien que les structures de mort qui envahissent parfois certains domaines de la société, nourris par nos compromissions, il est frappant de voir que la femme ne baisse pas les yeux. Au contraire, et alors même que les cous démesurés empiètent sur le soleil, elle fixe le dragon comme pour le défier ou le dompter du regard, tout en confiant l’enfant à la garde des anges. Par contraste avec les sept têtes sur un seul corps, évocatrices d’un mal protéiforme et multiforme, en expansion, on remarque le jeu de relais des mains qui se passent l’enfant pour le mettre à l’abri : ce sont des anges individuels qui forment, avec Marie, cette sorte de chaîne salvatrice. 

À Dieu par Marie

Le maître de Sarum a soigneusement équilibré sa composition, utilisant presque tout l’espace. Quatre domaines sont délimités, la seule exception étant la progression du dragon vers la femme, mais celle-ci occupe l’essentiel de l’image, avec le soleil qui lui sert dans le texte de manteau et ici, pourrait-on dire, de planète. On pense à saint Louis-Marie Grignion de Montfort qui décrit Marie comme un « monde » admirable et mystérieux que Jésus s’est fait pour lui-même, parallèlement à la terre, monde des hommes voyageurs, et au Paradis, monde des bienheureux. Dans le coin inférieur droit, l’arbuste surmontant un terrier où se cache un lapin peut s’interpréter comme un simple ornement, mais aussi peut-être comme la représentation de cette terre, défendue par Marie contre les forces du mal. Marie nous protège. Les litanies de la Vierge nous rappellent qu’elle est le Salut des infirmes, le Refuge des pécheurs. L’enfant qu’elle porte représente le Christ donné au monde, mais nous pouvons aussi reconnaître chaque âme dans ce tout-petit que Marie empêche le dragon de s’assimiler. Marie est, toujours selon saint Louis-Marie, la mère de tout baptisé « dans l’ordre de la grâce. […] Marie est appelée par saint Augustin, et est, en effet, le moule vivant de Dieu, forma Dei, c’est-à-dire que c’est en elle seule que Dieu homme a été formé au naturel sans qu’il lui manque aucun trait de la Divinité, et c’est aussi en elle seule que l’homme peut être formé en Dieu au naturel, autant que la nature humaine en est capable, par la grâce de Jésus Christ » (Le Secret de Marie, 1712). L’enluminure, nous donnant à voir un passage précis du dernier livre de la Bible, nous convie aussi à contempler l’enfantement ininterrompu des âmes à Dieu par Marie. 

Delphine Mouquin

 

La Femme et le Dragon (v. 1240-1250), Maître de Sarum, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits français.