L'œuvre d'art du mois

Saint Marc sauvant un Sarrasin d’un naufrage (1566) par Tintoret (1518-1594)

Passé à la postérité sous le surnom de « petit teinturier » en raison de la profession de son père, Tintoret (1518-1594) est un géant. Élève peut-être éphémère du grand maître Titien dont il fut ensuite le rival, il s’impose rapidement, dans la Venise du xvie siècle, comme l’un des meilleurs peintres de son temps. Audacieux dans ses compositions comme dans sa capacité à donner un caractère vibratoire à la lumière, il emprunte volontiers à Michel-Ange, qu’il admire, son traitement sculptural des corps et un certain sens de la mise en scène. Technicien virtuose, il se met souvent au service de grands ensembles iconographiques, où il joue habilement d’effets dramatiques que sa manière, faite d’empâtements et de coups de lumière, rend d’autant plus efficaces.

« Une fougue de composition »

Dans le corpus de celui que Cézanne appelait « le plus vaillant des Vénitiens », l’iconographie de saint Marc tient une place unique. Entre 1562 et 1564, à la demande de Tommaso Rangone, le peintre prêta son pinceau à la représentation de plusieurs scènes de la vie de ce saint, lié de manière particulière à Venise : La Découverte du corps de saint Marc (Milan, pinacothèque Brera), L’Enlèvement du corps de saint Marc (Venise, Accademia) et Saint Marc sauvant un Sarrasin (id.). Les œuvres étaient destinées à orner la Scuola di san Marco, c’est-à-dire une confrérie charitable, fondée en 1260 afin de venir en aide aux nécessiteux, qui avait déjà accueilli, en 1548, une œuvre du tout jeune maître, le Miracle de l’esclave.

Le Saint Marc sauvant un Sarrasin emprunte d’ailleurs beaucoup à ce premier chef-d’œuvre réalisé pour la confrérie. Quatorze ans plus tard, Tintoret adoptait à nouveau un format vertical et ce dynamisme presque violent des compositions qui le caractérise. Au point que la belle description que Théophile Gautier livra du Miracle de l’esclave peut en partie correspondre au Saint Marc sauvant un Sarrasin : « Tintoret est le roi des violents. Il a une fougue de composition, une furie de brosse, une audace de raccourcis incroyables, et le Saint Marc peut passer pour une de ses toiles les plus hardies et les plus féroces. […] Ajoutez à cela que la peinture est si montée de ton, si brusque dans ses oppositions de noir et de clair, si vigoureuse dans ses localités, si âpre et turbulente de touche, que les Caravage et les Espagnols les plus farouches, mis à côté, sembleraient de l’eau de rose, et vous aurez une idée de ce tableau qui, malgré ses barbaries, conserve toujours, par ses accessoires, cet aspect architectural, abondant et somptueux, particulier à l’école vénitienne » (Voyage en Italie, 1855). Ici, la « fougue de composition » est au service de l’événement : c’est au cours d’une tempête qu’un Sarrasin invoque l’évangéliste qui apparaît, l’arrache aux flots déchaînés et le transporte dans la barque de deux riches marchands. Le calme de cette belle figure de foi, que saint Marc dépose presque délicatement dans la frêle embarcation qui le ramènera sur la terre, détonne au cœur d’une nature déchaînée, où tout n’est que bruit, vent, ténèbres. Tout autour, les compagnons du Sarrasin périssent dans les eaux noires de la mer démontée tandis que les vaisseaux sombrent avec fracas. Le tumulte, la violence des éléments déchaînés semblent envahir l’espace qui claque comme un coup de tonnerre. Quelle fougue, en effet, dans cette science dramatique de la mise en scène, de la lumière et du mouvement. L’étonnant raccourci du corps de saint Marc qui fend les cieux pour sauver le Sarrasin rappelle Michel-Ange, mais le peintre vénitien dépasse presque le maître florentin, tant son sens du coloris est ici d’une étonnante puissance. Les savants répons des rouges lumineux des vêtements créent une diagonale particulièrement dynamique, interrompue par cette éloquente verticale du corps du Sarrasin, frappé d’un coup de lumière éclatante.

L’œuvre fut pourtant critiquée, non pour la représentation de l’épisode ni pour le traitement de la figure du saint, mais pour l’un des deux hommes dans la barque. Le deuxième personnage à partir de la gauche, richement vêtu d’un manteau doré, serait en effet le portrait du commanditaire Tommaso Rangone, alors responsable de la confrérie. Les membres de la Scuola di san Marco s’en offusquèrent, mais Tintoret se refusa à modifier son tableau.

« Ranimer la semence plantée par le Seigneur »

Dans le Saint Marc sauvant un Sarrasin, la force persuasive de la composition et de la manière de Tintoret atteint un réel degré de maturité. Elle sert admirablement le sujet même de l’œuvre : un miracle, certes. Mais surtout un saint. Et quel saint pour l’orgueilleuse Venise ! Saint Marc est à Venise ce que saint Pierre est à Rome. Une figure tutélaire et protectrice tout à la fois. Rome eut le premier pape mais Venise, un évangéliste. Considéré par Origène et par saint Jérôme comme celui que le chef des Apôtres appelait son « fils » (1 P 5, 13), Marc, né en Galilée et d’abord prénommé Jean, accompagna Barnabé et Paul à Antioche puis à Chypre. Probable fondateur de l’Église d’Alexandrie, il y mourut martyr en 67. La tradition rapporte que les Vénitiens volèrent son corps en 828 pour le ramener dans la cité dont il devint le saint tutélaire. D’après Benoît XVI, celui que nous fêtons chaque 25 avril était un « sage annonciateur du Verbe ». Il fut aussi un remarquable évangélisateur, et la fécondité de sa vie, pour l’évangélisation de l’Afrique, est immense. Il y « ranima la semence plantée par le Seigneur » et témoigna « de la mort sur la croix du Fils de Dieu – ultime moment de la kénose –, et de son élévation souveraine, afin que toute langue proclame : « Jésus Christ est le Seigneur » pour la gloire de Dieu le Père (Ph 2, 11).

En le célébrant, nous sommes ainsi appelés à prier particulièrement pour Venise, cité où se rencontrent l’Orient et l’Occident, mais aussi pour nos frères qui, en terre africaine, vivent, souvent avec beaucoup de courage, la foi reçue des Apôtres. Pour que l’Évangile continue d’y être proclamé et vécu et pour que les Églises poursuivent le dialogue d’unité qu’elles ont engagé en répondant à l’appel pressant du concile Vatican II à « faire progresser l’unité de tous les chrétiens » (Orientalium Ecclesiarum).

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l'art moderne à l'université de Lille

 

Saint Marc sauvant un Sarrasin d’un naufrage (1566), Tintoret (1518-1594), Venise (Italie), Gallerie dell’Accademia.