Commentaire de la couverture

Au nom de la piété filiale par Pierre-Marie Varennes

En 1785, Goya a 40 ans. Il est déjà célèbre pour ses cartons de tapisseries, ses portraits et ses œuvres religieuses de commande. Son style est encore assez conventionnel, bien que sa touche soit déjà très personnelle. Il est décidé, désormais, à manifester son propre style, très original, en se détachant radicalement des canons néoclassiques de l’époque. Pour célébrer ce passage, il réunit en un tableau testament – cette Annonciation –, un hommage à toutes les influences qui lui ont permis de faire mûrir son talent, jusqu’à ce qu’il les absorbe pour mieux manifester son génie propre.

Cette œuvre, peinte par piété filiale pour faire mémoire et rendre grâce de ce qu’il a reçu, Goya l’a voulue comme un véritable patchwork de reprises, récapitulant les maîtres, les époques, les écoles et les styles. Pour l’ordonnancement, il reprend une composition néoclassique prônée par Raphaël Mengs, alors très en vogue : l’annonce faite à Marie est mise sur une scène, comme une tragédie grecque. Cependant, la composition en pyramide demeure toute baroque. De son côté, l’ange vibrant de lumière, qui se détache sur le fond pastel d’une clarté gris perle, est un hommage évident à Tiepolo et à son style rococo. Quant à la posture de Marie et au bleu de son manteau, ils apparaissent, au premier regard, tout droit inspirés par le classicisme de Philippe de Champaigne. À ceci près qu’une analyse plus attentive fait découvrir que le volume et la qualité du drapé sont plutôt empruntés à Zurbarán. Enfin, les visages des personnages, eux, sont loin d’être hiératiques, impassibles ou affectés comme des figures néoclassiques, classiques ou baroques. Ils sont réalistes, naturellement humains, populaires, pourrait-on dire. À quel maître peuvent-ils bien rendre hommage ? À Vélasquez, le génie sévillan dont Goya reprend et développe aussi la maîtrise tout impressionniste de la peinture par touches.

Finalement, le miracle de cette œuvre réside dans le fait qu’en la contemplant, le spectateur éprouve un sentiment de jamais vu alors que, pourtant, toutes ses inspirations ressortissent à du déjà-vu. N’est-ce pas là une belle évocation de la grâce de l’Annonciation du Seigneur, annoncée et figurée de multiples manières par les prophètes et les saints de l’Ancien Testament et qui, néanmoins, s’offre avec une sublime originalité dans son avènement historique ?

 

Pierre-Marie Varennes

Crédit : L’Annonciation (1785), Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828), collection privée.

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