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La Remise des clés à saint Pierre

Le 1 juin 2026

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La Remise des clés à saint Pierre (1481-1482), Pietro Vannucci, dit Le Pérugin (1448-1523),

 

Nous avons tous en tête les images de l’entrée des cardinaux en conclave, le 7 mai 2025, il y a un peu plus d’un an, pour élire un nouveau pape. Ils perpétuaient ainsi une tradition multiséculaire : depuis le xve siècle, c’est dans la chapelle Sixtine que se tient cette assemblée. Parmi les fresques qui ont veillé sur l’élection, l’une d’entre elles est particulièrement significative puisqu’elle illustre l’institution de Pierre à la tête de la future Église.

Michel-Ange a éclipsé le pape Sixte IV (1471-1484), qui fit édifier la nouvelle chapelle papale, et du qui elle tient son nom, ainsi que les autres peintres qui l’ont décorée. Le Pérugin, Botticelli, Ghirlandaio, entre autres, ont pourtant œuvré au registre médian. Mettant en scène des épisodes de la vie de Moïse en regard de scènes de la vie de Jésus, ils manifestaient la continuité d’un salut offert d’abord au peuple élu, puis au monde entier. Face à La Remise des clés à saint Pierre du Pérugin, Botticelli peint ainsi La Punition des rebelles, où une révolte contre Moïse est châtiée par Dieu (cf. Nb 16). D’un côté, le refus d’obéir à l’envoyé du Seigneur, de l’autre, l’institution de Pierre comme chef de l’Église : ce programme iconographique est au service d’un message spirituel, mais aussi politique, sans ambiguïté. Les deux arcs romains qui ferment la place où se déroule notre scène reproduisent l’arc de Constantin ; ils rappellent la puissance de Rome, tandis que le somptueux bâtiment central donne la prééminence au Temple de Jérusalem. Cet arrière-plan de cité idéale, rehaussé d’or comme l’ensemble des fresques de cette série, et si paisible avec son vaste dallage et sa campagne bleue et verte, forme un cadre triomphal à l’Église du Christ.

Deux clés

Jésus n’a jamais, que l’on sache, donné de clés à Pierre. L’expression est une image présente uniquement dans l’Évangile de saint Matthieu : « Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux » (Mt 16, 18-19). Frêle base pour un aussi grand édifice que l’Église catholique romaine… Frêle mais décisive, arc-boutée qu’elle est sur la triple confession de Pierre dans l’Évangile de saint Jean au chapitre 21. Le « pouvoir des clefs […] désigne l’autorité pour gouverner la maison de Dieu, qui est l’Église » (Catéchisme de l’Église catholique). L’insigne officiel du Saint-Siège, et le blason pontifical, portent ces deux clés, bien visibles au centre de la composition du Pérugin : une clé d’or, une clé d’argent. La première, tournée vers le haut, ouvre le ciel, tandis que l’autre symbolise le pouvoir conféré sur les âmes pendant leur séjour sur terre. La fresque solennise la remise de sa charge à Pierre, en détachant Jésus du reste du groupe et en concentrant l’action sur le jeu de regards entre Pierre et lui. Tout chez Pierre exprime un grave étonnement d’être choisi : « Moi, Seigneur ? » semble-t-il s’exclamer. La physionomie du Christ est empreinte de miséricorde, et il est beau que l’artiste nous fasse ici remarquer indirectement que le pouvoir de lier et de délier est conféré à celui à qui il sera beaucoup pardonné.

Un maître et Seigneur

Le Pérugin fut le maître de Raphaël, et l’on sent leur parenté stylistique dans la douceur des traits, la délicatesse de la lumière, la légèreté des modelés. Il a figuré les disciples autour de Jésus, en ce moment… clé, si l’on ose dire, où Pierre ayant proclamé que Jésus est « le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16) se voit confier l’Église à venir. Ils sont six de chaque côté, dont les manteaux et tuniques forment une frise chatoyante, parfaitement isocéphale. Debout à côté de Pierre, on reconnaît Jean, un rouleau de parchemin dans la main gauche et l’autre main sur le cœur, appuyé sur une jambe dans cette attitude de contrapposto, de déhanchement, prisée des artistes renaissants. Le Pérugin a allégorisé la scène en représentant de vraies clés, en optant pour un cadre idéal et en adjoignant aux douze Apôtres des hommes du xve siècle, sans auréole, en costumes d’époque. Deux d’entre eux, porteurs d’un compas et d’une équerre, sans doute l’architecte et le maître d’œuvre de la chapelle, rappellent aussi la thématique de l’édification, autre métaphore propre à dire l’Église. Ces spectateurs dont les attitudes, comme celle des Apôtres, sont variées, manifestent la continuité du ministère pétrinien, depuis Pierre jusqu’au temps de la fresque.

L’harmonie générale est cependant conquise au prix de la mort du Christ : le rappellent, d’abord, la présence de Judas, à gauche, curieusement auréolé, qui plonge une main dans sa bourse, mais aussi ce qui se déroule sur la place. Il ne s’agit pas seulement, comme on pourrait le croire à première vue, de figures destinées à animer la scène, mais d’épisodes évangéliques où Jésus montre que sa liberté de Fils de Dieu ira jusqu’à la Passion. À gauche, il semble pris à partie par des soldats : on lui réclame la redevance du Temple, dont Pierre trouvera la somme dans la bouche d’un poisson (cf. Mt 17, 24-27, juste après la deuxième annonce de la Passion). À droite, Jésus, encore une fois sans aucun Apôtre, échappe à une lapidation. Au-dessus de la fresque, l’inscription latine Conturbatio Jesu Christi Legislatoris, « trouble à cause de (ou autour de) Jésus Christ Législateur », insiste sur les oppositions à la souveraineté de Jésus. Nous savons trop bien que nous autres, membres de l’Église, n’acceptons pas toujours l’autorité d’amour du Maître. L’humilité reconnaissante de ce saint Pierre du Pérugin nous en montre la voie.

Delphine Mouquin
Agrégée et docteur de lettres modernes

 

Bibliographie

Marco Pierini et Veruska Picchiarelli (dir.), Perugino nel suo tempo. Il meglio maestro d’Italia, cat. exp. Pérouse, Galleria nazionale dell’Umbria, 4 mars – 11 juin 2023, Milan, Dario Cimorelli, 2023.

Heinrich Pfeiffer, La Chapelle Sixtine révélée. L’iconographie complète : Botticelli, Le Pérugin, Rosselli, Piero di Cosimo, Signorelli, Ghirlandaio, Michel-Ange, trad. Nathalie Scholz, Paris, Hazan, 2007.

© Bridgeman Images

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