La couverture du mois

L’amour humain élevé au rang d’amour divin par Pierre-Marie Varennes

Bernardino Luini est surtout connu comme l’alter ego de Léonard de Vinci. Il est vrai que, longtemps, on a attribué à l’un des œuvres de l’autre et vice versa. Mais, en réalité, la peinture sur toile n’était que marginale dans l’œuvre de Luini : il était d’abord un fresquiste. Cependant, comme d’une part la plupart de ses ouvrages à fresque ont disparu, et d’autre part la peinture de Léonard a acquis un statut mythique, la postérité n’a retenu de Luini que ce qui pouvait challenger cette dernière.

Grâce à Dieu, un ensemble remarquable de fresques de Luini a été sauvé et est conservé au musée de Brera (Milan). Son thème est Le Mariage de la Vierge Marie. La partie qui a été reprise en couverture de votre Magnificat date de 1520 ; elle montre Marie et Joseph en tête du cortège des noces, après que leur mariage eut été célébré. Cette œuvre étonnante donne crédit au jugement de ses contemporains selon lesquels le génie libre et fécond de Luini atteignait des sommets inégalables dans cet art de la fresque qui ne pardonne rien, les hésitations et les repentirs y étant proscrits. Et là, entre la peinture calculée, raffinée, subtile et perfectionniste de Léonard, et la peinture fringante, enjouée et pleine de fantaisie de Luini, force est de constater qu’il y a un véritable abîme.

Le naturalisme très libre avec lequel Luini se permet de représenter les futurs parents de Jésus est tout à fait surprenant, même pour cette époque de la Renaissance où les artistes bénéficiaient d’une grande liberté, comme le prouvent les nus de la chapelle Sixtine (1512). Contrairement à l’iconographie traditionnelle où Joseph est représenté comme un homme âgé qui se tient toujours à distance et en retrait de la Vierge Marie, Luini ose représenter deux époux du même âge, aussi beaux l’un que l’autre et qui, manifestement, entendent partager en amoureux la joie de leur mariage. La manière dont Joseph reçoit la main de Marie exprime admirablement l’engagement du mariage. Le sourire qui anime et illumine le visage de Joseph atteste un bonheur tel que la joie en rayonne. Le regard qu’il adresse à son épouse constitue l’une des plus belles déclarations d’amour de l’histoire de la peinture. Cependant, le visage de Marie conserve une expression du mystère unique de sa destinée. On y lit la dimension d’intériorité propre à celle qui, plutôt que d’extérioriser son émotion et d’exprimer ses sentiments, les garde en son cœur et en rend grâce à Dieu. Et pourtant, la ferveur d’amour pour Joseph qu’elle met dans ce regard, comme dans la moue délicate que dessinent ses lèvres, d’être réservée, n’en est finalement que plus profonde et bouleversante.

Nous pouvons continuer à contempler, avec saint Jean-Paul II, cette merveilleuse expression artistique de l’opération du Saint-Esprit qui fait que, selon le concile Vatican II, « dans le mariage chrétien, l’amour humain est élevé au rang d’amour divin » : « Au point culminant de l’histoire du Salut, quand Dieu va révéler son amour pour l’humanité par le don du Verbe, c’est précisément le mariage de Marie et de Joseph qui réalise en pleine liberté le don sponsal de soi en accueillant et en exprimant un tel amour. »

Saint Joseph et Marie après leurs noces (1520-1521), Bernardino Luini (v. 1480-1532), Pinacoteca di Brera, Milan. © Bridgeman Images.