La couverture du mois

« Reçois mon âme et conduis-la devant mon Rédempteur » par Pierre-Marie Varennes

Pierre-Amédée Marcel-Béronneau a 28 ans quand, en 1897, il peint cette esquisse au pastel. Cinq ans plus tôt, il a intégré l’atelier de Gustave Moreau († 1898) qui le considère comme l’un de ses meilleurs élèves, avec notamment Desvallières, Matisse et Rouault. En s’adjoignant plus tard Maurice Denis et Odilon Redon, ce cénacle d’artistes formera le cœur catholique du mouvement symboliste. Ce mouvement est d’abord intelligible par ses refus : refus de la philosophie positiviste, refus du matérialisme, refus de l’idéologie du « progrès », surtout quand celui-ci enlaidit l’existence et le cadre de vie ; sur le plan de l’art, rejet du naturalisme, de l’impressionnisme et de l’académisme. Au fond, les symbolistes ne se résolvaient pas à la perte des valeurs de la civilisation, c’est-à-dire des valeurs fondées sur la reconnaissance d’une dimension sacrée de la nature, et éminemment de la personne humaine, en son existence, en son histoire, comme en ses créations.

Une forme humaine d’éternelle jeunesse

Les initiateurs et les théoriciens de ce mouvement furent souvent des poètes, au premier rang desquels Baudelaire, Verlaine, Mallarmé et Apollinaire. Des musiciens les rejoignirent tels Wagner, Schönberg et Debussy. Des sculpteurs aussi, comme Rodin, Camille Claudel et Bourdelle. Et bien sûr, les peintres que nous avons déjà cités supra, auxquels il convient d’adjoindre, entre beaucoup d’autres, Doré, Burne-Jones, Segantini, Klimt, Picasso (période bleue), Gauguin, Vuillard, Bonnard, Ensor ou encore Munch.

Quand il peint cet Ange gardien, Marcel-Béronneau puise à toutes les plus belles sources de l’Art et, en cela, il met en pratique l’enseignement de son maître Gustave Moreau : « Être moderne ne consiste pas forcément à chercher quelque chose en dehors de tout ce qui a été fait […] Il s’agit au contraire de coordonner tout ce que les âges précédents nous ont apporté, pour faire voir comment notre siècle a accepté cet héritage et comment il en use. » Dans cet esprit, l’ange de Marcel-Béronneau est directement inspiré des anges de Filippino Lippi († 1504). Guidé par son maître Botticelli, puis repris par Raphaël, Michel-Ange, Léonard et les autres, Lippi posa l’archétype de la représentation angélique : prenant forme humaine d’éternelle jeunesse, ni masculine, ni féminine, mais unissant les beautés de l’une et de l’autre, l’ange manifeste, par sa grâce corporelle et vestimentaire, un raffinement poussé jusqu’à une intemporalité mystagogique. Cependant, les ailes nitescentes sont très moréennes, formées qu’elles sont par une effluence de lumière divine jaillissant du ciel. Une manière de dire que notre ange gardien est l’expression spirituelle qui rend présente, auprès de chacun de nous, la sollicitude d’amour du Père. Tandis qu’il contemple éternellement la face de Dieu dans les cieux, notre ange se fait, à nos côtés, présence divine toujours proche, aimante, serviable et réconfortante.

Maintenant et à l’heure de notre mort

Cette présence protectrice va culminer à l’heure de notre agonie et de notre mort. Alors, notre ange gardien va monter la garde auprès du moribond que nous serons. Il va se faire le preux chevalier qui va nous défendre contre les attaques du dragon maléfique, pour nous garantir une bonne mort, c’est-à-dire une mort qui ouvre sur la Vie bienheureuse, et non sur la redoutable seconde mort. Enfin, notre dernier souffle rendu, c’est notre ange gardien qui va prendre notre âme dans ses mains et la porter au sein de Dieu, comme on voit ici, au chevet de ce petit enfant qui vient d’expirer, son ange recevoir son âme incandescente d‘amour.

En contemplant cette œuvre de Marcel-Béronneau, nous sommes invités à faire nôtre cette prière de sainte Gertrude :

« Ô mon saint Ange gardien, ne m’abandonnez pas un seul instant, jusqu’à celui qui sera le dernier de ma vie ; et qu’alors mon âme, portée sur vos ailes, trouve la paix éternelle parmi les élus. »

 

L’ange gardien (1897), Pierre-Amédée Marcel-Beronneau (1869 - 1937), Pastel sur trait de crayon noir, collection privée.

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