Saint François (1636), Francisco de Zurbarán (1598-1664),
Zurbarán. Réinventer un chef-d’œuvre : tel était le titre de l’exposition du musée des Beaux-Arts de Lyon, qui célébra, du 5 décembre 2024 au 2 mars 2025, cette œuvre exceptionnelle de l’un des plus grands peintres du Siècle d’or espagnol. Le propos était ambitieux : faire (re)découvrir une œuvre, et présenter l’histoire de sa réception à travers les siècles.
À la lisière entre vie et mort
Le tableau est, pour l’une des commissaires de l’exposition, Ludmila Virassamynaïken, une « œuvre ambivalente, à la lisière entre vie et mort, offrant une palette quasi infinie d’interprétations tout en étant construite avec peu de lignes et une poignée de tons de terre ». Et ce sont précisément cette apparente simplicité et cette force suggestive qui expliquent que le Saint François de Zurbarán ait « ouvert la voie à une kyrielle de créations témoignant de l’admiration pérenne des artistes pour cette image » et « démontre de manière magistrale la capacité des chefs-d’œuvre à transcender les clivages inhérents aux générations comme aux écoles ». Les cubistes – abstraits ou minimalistes – mais aussi les artistes hyperréalistes, furent sensibles à cette « image repère et modèle », véritable « icône tant elle connut de transpositions et de réincarnations ». Brice Marden, Marc Quinn, Karel Funk, John Edmonds, pour n’en citer que quelques-uns : tous revendiquent avoir été inspirés par le Poverello du maître du XVIIIe siècle.
La vision de Nicolas V
L’œuvre est d’une simplicité déconcertante : le saint, debout, les mains jointes et dissimulées par les larges manches de sa robe de bure, lève la tête vers le ciel. Son visage émacié, encapuchonné, son regard intense, ses lèvres entrouvertes trahissent la radicalité et l’exigence de pauvreté de celui qui avait librement accepté de se laisser brûler par l’amour de Dieu. Aucun détail ne vient troubler la contemplation de la figure, qui se détache sur un fond neutre. La restauration du tableau, en 2023-2024, mit fin à une litanie d’hypothèses sur sa date d’exécution : comme celui de Barcelone (Museu Nacional d’Art de Catalunya), il fut peint en 1636 et représente la vision du pape Nicolas V. La Chronique de Marcos de Lisboa en livre le récit d’après une lettre que le cardinal Astorgio Agnesi adressa à Jacopo de Cavallina : le saint serait apparu au souverain pontife tel que le représente Zurbarán. Il faut s’approcher au plus près de l’œuvre pour en saisir toute la subtilité, ainsi que le précise Ludmilla Virassamynaïken : « Le pied gauche chaussé d’une sandale dépassant de l’habit rappelle que le pape se serait agenouillé devant le saint pour découvrir un pied : “Il y vit […] la playe avec le sang aussi frais et vermeil que si elle eût été faite à l’heure même. Nous ne vîmes point l’autre pied, parce qu’il était couvert de l’habit sur lequel il marchait.” » La récente restauration a révélé la date à laquelle le tableau fut peint, mais aussi des détails essentiels, en particulier la niche en cul-de-four qui évoque la « voûte où il reposait » que décrit Astorgio Agnesi, l’ombre portée, la discrète auréole, la très fine déchirure de la plaie du côté.
La figure lumineuse du Poverello
Image sépulcrale et vivante tout à la fois, le Saint François de Lyon est une leçon de peinture. Loin de céder au seul exercice de la variation sur thème, le maître espagnol s’adonne à l’art de la litote. L’apparente économie de moyens est au service du récit : il ne s’agit pas seulement de célébrer une figure ascétique ou de saisir la personnalité et la spiritualité d’un saint, mais aussi de le représenter conformément à la vision dont il gratifia le pape. Un détail, outre ceux que nous avons déjà évoqués (le pied gauche, la déchirure de la plaie du côté, la niche) le prouve : la robe de bure. Elle n’est pas, comme dans le Saint François de Barcelone ou encore dans celui, légèrement plus tardif, de Boston (Museum of Fine Arts), l’habit rapiécé de celui qui fit le choix de la pauvreté la plus radicale : elle est plus grise et, comme le démontra Jeannine Baticle, évoquerait ici « une légende franciscaine relatée par Thomas de Celano [le biographe du saint] selon laquelle une disciple romaine de saint François, Jacqueline de Septisoles, avertie de sa mort prochaine, lui porta un linceul couleur de cendre destiné à la tunique mortuaire ». Nous fêtons cette année les 800 ans de la mort de François, « figure lumineuse du Poverello qui ne cessera jamais de nous inspirer », rappelle le pape Léon dans son exhortation apostolique Dilexi te. Le pape François prit le saint d’Assise comme modèle. À Assise, il rappelait : « Quel témoignage François nous donne-t-il aujourd’hui ? […] La réalité fondamentale qu’il nous donne en témoignage est ceci : être chrétien, c’est une relation vitale avec la Personne de Jésus, c’est se revêtir de Lui, c’est s’assimiler à Lui. D’où part le chemin de François vers le Christ ? Il part du regard de Jésus sur la croix. Se laisser regarder par Lui au moment où il donne sa vie pour nous et nous attire à Lui. François a fait cette expérience particulièrement dans la petite église de Saint-Damien, durant sa prière devant le crucifix […]. Sur ce crucifix, Jésus n’apparaît pas mort, mais vivant ! Le sang coule des blessures de ses mains, de ses pieds et de son côté, mais ce sang exprime la vie. Jésus n’a pas les yeux fermés, mais ouverts, grand ouverts : un regard qui parle au cœur. Et le Crucifié ne nous parle ni de défaite, ni d’échec ; paradoxalement, il nous parle d’une mort qui est vie, qui enfante la vie, parce qu’elle nous parle d’amour, parce que c’est l’Amour de Dieu incarné, et l’Amour ne meurt pas, au contraire, il triomphe du mal et de la mort. Celui qui se laisse regarder par Jésus crucifié est re-créé, il devient une “nouvelle créature”. Tout part de là : c’est l’expérience de la Grâce qui transforme, le fait d’être aimés sans mérite, tout en étant pécheurs. C’est pourquoi François peut dire, comme saint Paul : “Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ” (Ga 6, 14). »
Sophie Mouquin
Maître de conférences en histoire de l’art moderne à l’université de Lille
Bibliographie
– Ludmila Virassamynaïken, Zurbarán. Réinventer un chef-d’œuvre, cat. exp. Lyon, musée des Beaux-Arts, 5 décembre 2024 – 2 mars 2025, Madrid et Paris, éditions El Viso, Lyon, musée des Beaux-Arts, 2024.
– Éloi Leclerc, Sagesse d’un pauvre, Paris, Desclée de Brouwer, 2024.
– Thomas de Celano, Les Vies de saint François d’Assise, Paris, Cerf, coll. « Sources franciscaines », 2009.




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