L’invisible qui vient dans la vision
Sur le mur de la cellule monacale n° 32 de son couvent de San Marco, à Florence, le dominicain Guido di Pietro (v. 1395-1445), dit Fra Angelico, a peint à fresque la scène du Sermon sur la montagne. De cette œuvre, le Christ enseignant qui orne la couverture de votre Magnificat est un détail qui – la langue française peut être ambiguë – en est le point focal. Une tradition donne aussi à cette fresque le titre des Béatitudes, pour orienter sa contemplation vers cette révélation du savoir-être chrétien et du savoir-vivre comme tel : ce n’est rien moins que le secret du bonheur !
Les scènes de l’Évangile représentées par l’Angelico sont beaucoup plus que des illustrations, elles s’élèvent toujours au rang de mémoire du mystère des mystères, celui du Verbe fait chair, qui va signifier ici l’accomplissement de notre espérance de béatitude. La mémoire de ce mystère se prête d’autant mieux à être exprimée picturalement qu’elle témoigne que l’invisible est devenu motif de notre vision en la personne de Jésus Christ. Aussi bien, l’enjeu suprême de l’art de l’Angelico est de nous conduire à faire mémoire de « l’éternité qui vient dans le temps, de l’immensité qui vient dans la mesure, du Créateur qui vient dans la créature, de l’infigurable qui vient dans la figure, de l’ineffable qui vient dans la parole, de l’incirconscriptible qui vient dans le lieu, de l’invisible qui vient dans la vision » (St Bernardin, v. 1380-1455).
Pour l’Angelico, la représentation du mystère ne peut donc se réduire à une simple figuration. Cependant, la finalité de la peinture – représenter le visible – est contradictoire avec le désir qu’il a de signifier l’invisible absolu, c’est-à-dire le Divin. L’art byzantin et l’art français (dit « gothique ») avaient réussi à dépasser cette contradiction en élaborant des systèmes narratifs basés sur des conventions prédéfinies, le premier par des codes théologiques, le second par des allégories et des symboles sublimés par une mystique de la lumière. Mais l’Angelico veut s’inscrire dans l’esprit de la Renaissance, et donc abandonner l’esprit de systèmes pour, autant que possible, revenir au naturel et au réel. Pour faire simple, disons que les arts byzantins et français privilégiaient la représentation de la signification de la scène biblique et que l’art de la Renaissance privilégie son réalisme. Aussi bien, on le voit ici, l’Angelico ne renonce pas à s’exprimer par convention, mais subsidiairement.
Vers les réalités d’en haut
L’art de l’Angelico s’est donc affranchi des influences byzantines et françaises, son expression s’inscrit clairement dans la voie du réalisme. Il n’est qu’à admirer ici la sublime dimension émotionnelle du visage du Jésus : y est première la représentation réaliste de la personne de Jésus, exprimant son existence « réelle », avec l’expression de sa sensibilité vraiment humaine. Cependant, les conventions (ici, la couleur des vêtements, l’auréole cruciforme, le rouleau des Évangiles dans la main, le geste du Maître qui enseigne, la montagne stylisée) sont encore très présentes, même si elles sont devenues secondaires. L’Angelico a su conserver l’essentiel des traditions anciennes : l’expression théologique qui faisait la force de l’art byzantin et la lumière spirituelle qui faisait resplendir le miracle de l’art français. C’est ainsi que conservant le meilleur de l’ancien et adoptant le meilleur du nouveau, l’Angelico « a exprimé dans sa peinture ce qu’il contemplait intérieurement, pour élever l’esprit des hommes vers les réalités d’en haut » (Martyrologe romain).
Quand nous admirons une figuration de l’Évangile peinte par le bienheureux Fra Angelico, prenons tout notre temps, le temps qu’il faut à notre contemplation pour y discerner qu’il s’agit, dans le dessein de l’artiste, de la préfiguration d’une vérité doctrinale (ici le Verbe fait chair, Enseignant par excellence), d’une vertu à vivre quotidiennement (ici les béatitudes), et d’un abîme de contemplation (ici la vision de l’invisible).
Puisse alors l’admirable préfiguration du Mystère des mystères qui illustre la couverture de notre Magnificat rejaillir au plus profond de nos âmes comme sa figuration réelle en nos vies. L’Angelico ne disait-il pas que « celui qui a pour vocation de travailler pour le Christ, il lui faut vivre sans cesse avec le Christ et en Lui » ?
Pierre-Marie Varennes
Le Sermon sur la montagne (1437-1445, détail), Fra Angelico (v. 1400-1455), couvent San Marco, Florence, Italie. © akg-images.
L’invisible qui vient dans la vision
L’invisible qui vient dans la vision
Le 1 février 2026
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Sur le mur de la cellule monacale n° 32 de son couvent de San Marco, à Florence, le dominicain Guido di Pietro (v. 1395-1445), dit Fra Angelico, a peint à fresque la scène du Sermon sur la montagne. De cette œuvre, le Christ enseignant qui orne la couverture de votre Magnificat est un détail qui – la langue française peut être ambiguë – en est le point focal. Une tradition donne aussi à cette fresque le titre des Béatitudes, pour orienter sa contemplation vers cette révélation du savoir-être chrétien et du savoir-vivre comme tel : ce n’est rien moins que le secret du bonheur !
Les scènes de l’Évangile représentées par l’Angelico sont beaucoup plus que des illustrations, elles s’élèvent toujours au rang de mémoire du mystère des mystères, celui du Verbe fait chair, qui va signifier ici l’accomplissement de notre espérance de béatitude. La mémoire de ce mystère se prête d’autant mieux à être exprimée picturalement qu’elle témoigne que l’invisible est devenu motif de notre vision en la personne de Jésus Christ. Aussi bien, l’enjeu suprême de l’art de l’Angelico est de nous conduire à faire mémoire de « l’éternité qui vient dans le temps, de l’immensité qui vient dans la mesure, du Créateur qui vient dans la créature, de l’infigurable qui vient dans la figure, de l’ineffable qui vient dans la parole, de l’incirconscriptible qui vient dans le lieu, de l’invisible qui vient dans la vision » (St Bernardin, v. 1380-1455).
Pour l’Angelico, la représentation du mystère ne peut donc se réduire à une simple figuration. Cependant, la finalité de la peinture – représenter le visible – est contradictoire avec le désir qu’il a de signifier l’invisible absolu, c’est-à-dire le Divin. L’art byzantin et l’art français (dit « gothique ») avaient réussi à dépasser cette contradiction en élaborant des systèmes narratifs basés sur des conventions prédéfinies, le premier par des codes théologiques, le second par des allégories et des symboles sublimés par une mystique de la lumière. Mais l’Angelico veut s’inscrire dans l’esprit de la Renaissance, et donc abandonner l’esprit de systèmes pour, autant que possible, revenir au naturel et au réel. Pour faire simple, disons que les arts byzantins et français privilégiaient la représentation de la signification de la scène biblique et que l’art de la Renaissance privilégie son réalisme. Aussi bien, on le voit ici, l’Angelico ne renonce pas à s’exprimer par convention, mais subsidiairement.
Vers les réalités d’en haut
L’art de l’Angelico s’est donc affranchi des influences byzantines et françaises, son expression s’inscrit clairement dans la voie du réalisme. Il n’est qu’à admirer ici la sublime dimension émotionnelle du visage du Jésus : y est première la représentation réaliste de la personne de Jésus, exprimant son existence « réelle », avec l’expression de sa sensibilité vraiment humaine. Cependant, les conventions (ici, la couleur des vêtements, l’auréole cruciforme, le rouleau des Évangiles dans la main, le geste du Maître qui enseigne, la montagne stylisée) sont encore très présentes, même si elles sont devenues secondaires. L’Angelico a su conserver l’essentiel des traditions anciennes : l’expression théologique qui faisait la force de l’art byzantin et la lumière spirituelle qui faisait resplendir le miracle de l’art français. C’est ainsi que conservant le meilleur de l’ancien et adoptant le meilleur du nouveau, l’Angelico « a exprimé dans sa peinture ce qu’il contemplait intérieurement, pour élever l’esprit des hommes vers les réalités d’en haut » (Martyrologe romain).
Quand nous admirons une figuration de l’Évangile peinte par le bienheureux Fra Angelico, prenons tout notre temps, le temps qu’il faut à notre contemplation pour y discerner qu’il s’agit, dans le dessein de l’artiste, de la préfiguration d’une vérité doctrinale (ici le Verbe fait chair, Enseignant par excellence), d’une vertu à vivre quotidiennement (ici les béatitudes), et d’un abîme de contemplation (ici la vision de l’invisible).
Puisse alors l’admirable préfiguration du Mystère des mystères qui illustre la couverture de notre Magnificat rejaillir au plus profond de nos âmes comme sa figuration réelle en nos vies. L’Angelico ne disait-il pas que « celui qui a pour vocation de travailler pour le Christ, il lui faut vivre sans cesse avec le Christ et en Lui » ?
Pierre-Marie Varennes
Le Sermon sur la montagne (1437-1445, détail), Fra Angelico (v. 1400-1455), couvent San Marco, Florence, Italie. © akg-images.
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