Le Martyre de sainte Catherine (vers 1524), Hans Gieng et Wilhelm Ziegler (1480-1543),
En 2025, l’Institut national d’histoire de l’art achevait la mise en ligne du répertoire des sculptures de la Renaissance allemande des musées de France. C’est le fruit de décennies de recherches, qui offre un accès numérique inédit à des centaines d’œuvres longtemps dispersées ou peu visibles. Cette entreprise patiente, presque archéologique, ravive des trésors silencieux et redonne chair aux maîtres oubliés. Dans ce nouvel éclairage, le bas-relief du Martyre de sainte Catherine retrouve toute sa force : non plus simple vestige d’un retable disparu, mais témoin vibrant d’un moment où se croisent la foi, la beauté et la violence.
Car il y a dans le bois sculpté une vérité que la peinture peine parfois à dire : la vérité du tranchant. Rien n’est flou, rien n’est esquissé ; tout est saillant, déployé dans la netteté du geste. Et pourtant, au cœur même de cette précision, une douceur inouïe circule – celle de Catherine, agenouillée comme un soleil descendu sur terre. Rien en elle ne cède, sauf son cœur livré à Dieu. Fille de princes ou de savants selon les récits, Catherine d’Alexandrie avait ébloui son siècle : par son intelligence aiguë, sa science déjà vaste, sa liberté rayonnante. Elle avait tenu tête aux philosophes de l’empereur, renversé leurs certitudes, porté vers la foi ceux qui croyaient la réduire au silence. Dans sa prison, elle avait consolé les autres captifs, parlé d’espérance à l’impératrice elle-même. Et lorsque vint l’ordre de la briser, ce fut moins son corps qu’on voulut atteindre que la lumière qu’elle propageait.
Et la violence de commencer
Nous sommes à l’instant précis où la roue ferrée de pointes commence d’éclater. Autour d’elle, les hommes se tordent : l’un sort son épée pour se défendre, plus loin, d’autres se protègent le visage, heurtés par des éclats de bois projetés comme des flèches. La machine se retourne contre ceux qui la manient. Mais devant eux se tient une femme qui ne tremble pas : ce sont eux qui vacillent. Son regard, levé vers le ciel, ne cherche pas une issue. Il cherche un Visage. Elle s’agenouille non pour céder, mais pour s’offrir. C’est toujours cela, le scandale des martyrs : ils ne résistent pas comme on le voudrait, ils résistent autrement.
Le bois qui s’ouvre
À droite, la roue dressée comme une mâchoire de bois n’est plus seulement l’instrument d’un supplice antique. Elle s’ouvre comme une porte. Le sculpteur le sait : la matière n’est jamais neutre. Le bois peut se faire violence, mais il garde en lui la mémoire de l’arbre – cette poussée silencieuse vers la lumière. Sur la scène, quelque chose se renverse : ce n’est pas Catherine que la roue brise, mais le monde qui croyait pouvoir la soumettre. Les pierres du sol semblent se fendre, comme si la terre elle-même réagissait, craquelée par un tremblement de terre. Catherine, elle, regarde. Elle regarde Celui qui arrive. Sur son visage, aucune plainte. Et plus encore que la paix, une attente ardente, presque joyeuse, non de la mort mais de la vérité qui va éclater. Elle sait déjà que rien ne pourra la réduire, ni la roue, ni l’empereur, ni l’Empire. Car ce qui est offert ne peut être repris.
L’or et la poussière
Son manteau se déploie comme une flamme d’or sur l’herbe sombre. L’or, dans les retables médiévaux, n’est jamais un simple décor : c’est la lumière qui insiste, qui insiste encore, qui refuse de disparaître. Catherine, enveloppée de cette lumière, devient le seuil entre deux mondes. Elle n’est plus une jeune femme que l’on mène au supplice : elle est l’Église agenouillée, fragile en apparence et pourtant inexpugnable. Car lorsqu’un cœur se livre, toute la création se met à vibrer. Car lorsqu’une âme dit « oui », le ciel se penche vers la terre. Car lorsqu’une femme demeure fidèle jusqu’à l’extrémité, l’histoire en est bouleversée.
Ce qui demeure
La scène n’est pas figée : elle vibre de la tension du moment où tout bascule. Et nous savons, nous, ce qui vient : la roue qui explose, la vie qui triomphe. Mais l’œuvre s’arrête aux prémices du fracas. Elle est en suspens, lorsque Catherine, en silence, offre son âme. Et peut-être est-ce cela que le sculpteur a voulu saisir : non la victoire éclatante, mais la seconde précise où une femme choisit d’aimer jusqu’au bout. Elle a les mains jointes. Elle prie. Et dans cette prière, l’univers entier se tient en équilibre.
Fleur Nabert
Sculpteur. Réalise aussi du mobilier liturgique. Écrit sur l’art dans plusieurs revues, dont Magnificat.
Le Martyre de sainte Catherine (v. 1524), Hans Gieng et Wilhelm Ziegler (1480-1543), Paris, musée du Louvre. © GP-RMN / Martine Beck-Coppola.
Bibliographie
Répertoire des sculptures allemandes des musées de France (2025), https://agorha.inha.fr/database/83
Stephan Gasser, Katharina Simon-Muscheid, Alain Fretz (dir.), Die Freiburger Skulptur des 16. Jahrhunderts. Herstellung, Funktion und Auftraggeberschaft, cat. exp. Friboug, musée d’Art et d’Histoire, 14 octobre 2011 – 19 février 2012, Pétersberg, Michael Imhof, 2011.
Geneviève Bresc-Bautier (dir.), Les Sculptures européennes du musée du Louvre : Byzance, Espagne, îles Britanniques, Italie, anciens Pays-Bas et Belgique, pays germaniques et de l’Europe de l’Est, pays scandinaves. Antiques restaurées et copies d’antiques, Paris, Louvre éditions / Somogy, 2006.




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