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Rome apparaît ; je la salue, comme on salue une mère !

Le 1 novembre 2026

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Il est une ville au monde où avant même d’y entrer, c’est elle qui vous saisit, vous enveloppe, vous transfigure. Une ville que vous prétendrez avoir visitée, alors que c’est elle qui vous a divulgué les trésors de votre vie intérieure. Une ville qui, tandis que vous l’arpentez en pensant la découvrir, va vous révéler votre âme.

C’est Rome qui vous scrute l’âme

Prenez place sur cette colline en vue de Rome où le peintre romantique Karl Gustav Carus (1789-1869), disciple de Friedrich, a placé Raphaël et Michel-Ange. Côte à côte avec eux dans la lumière du soir, contemplez la ville éternelle. Vous voici comme gratifiés d’une apparition, à l’endroit même où Chateaubriand, à l’automne 1803, s’arrêta, saisi, et écrivit dans ses Mémoires d’outre-tombe :

«?Rome apparaît ; je la salue, cette reine du monde. Je la salue comme on salue une mère. Je sentis que je n’étais qu’un voyageur, mais que mon âme, elle, venait de rentrer chez elle.?»

À cet endroit, en cette prestigieuse compagnie, vous n’êtes certes plus un touriste, ni même un pèlerin qui contemple. Car, ce n’est pas vous qui contemplez Rome, c’est Rome qui vous scrute l’âme.

Le crépuscule descend. La poussière poudroie de lumière comme à l’abside des basiliques majeures, les tesselles d’or. Les ombres s’allongent et redessinent un monde grandiose où se projette le dessein de Dieu. Sur Rome, la lumière ne s’éteint pas : elle se recueille. Elle se fait plus grave, plus intérieure. Au moment où le jour lui-même se prépare à rentrer en son sanctuaire, le ciel se fait voûte. La lune est une lampe allumée qui signale le tabernacle où le jour va reposer. À cette heure, à Rome, la nature entière se fait liturgie et chante les complies.

Et voici : au milieu du tableau comme au centre du monde, le dôme de Saint-Pierre, en une estompe de gris latent, surgit de la brume du soir. Il s’élève vers le ciel comme un encens d’agréable parfum. Raphaël et Michel-Ange le contemplent. Ils voient l’œuvre que leurs génies ont commencée, que d’autres ont poursuivie[1], que les siècles vont sanctifier jusqu’à nos jours, puisque le pape Léon XIV célébrera une messe d’exception dans la basilique Saint-Pierre de Rome le 18 novembre 2026, à l’occasion de l’anniversaire de sa consécration officielle, ­survenue il y a 400 ans.

Conversion intérieure

En communion avec Raphaël et Michel Ange qui contemplent la basilique papale au crépuscule, Carus entend célébrer avec son pinceau «?la conversion intérieure, la deuxième naissance?», qu’il a personnellement vécue à Rome, cette même expérience intérieure dont son ami Goethe (1749-1832) a si bien témoigné par sa plume quand il écrit dans son Voyage en Italie : «?En ce lieu où toutes les contradictions se résolvent dans la beauté, j’ai retrouvé ce que j’ai toujours porté en moi sans le savoir.?» En ce crépuscule, l’artiste nous propose de nous laisser saisir par Rome, la cité qui révèle à l’homme la profondeur de sa propre âme : la Rome païenne, témoin glorieux de la préparation évangélique ; la Rome apostolique, terre fertile à jamais, car fécondée par le sang des martyrs ; la Rome chrétienne, splendeur d’une catholicité universelle, vivante, visible, tangible ; la Rome éternelle, mystère divin de l’unité où l’histoire humaine et l’histoire du Salut s’épousent.

Une âme qui veut rentrer chez elle

C’est bien dans cette histoire-là que Carus nous invite à prendre place. Son œuvre n’est pas seulement une vue romantique de Rome, avec deux artistes légendaires contemplant leur ouvrage avant même qu’il ne fût élevé. C’est l’histoire de l’âme d’un artiste chrétien. L’histoire d’une âme qui veut rentrer chez elle et qui, dans la lumière du couchant, discerne sa mère, les bras grands ouverts comme la colonnade du Bernin, pour l’accueillir.

Ici ou là, partout dans le monde, nous ne sommes tous que des pèlerins en marche vers notre patrie céleste. Mais voici que cette patrie, parfois, se révèle soudain avant l’Heure, au détour d’un chemin, sur un promontoire où l’on s’arrête, saisi, ému, transfiguré, tandis que dans la brume du soir apparaît le dôme de Saint-Pierre de Rome. Alors, que l’on soit Raphaël ou Michel-Ange, Chateaubriand ou Carus, vous ou moi, notre âme au plus intime de nous-même sait que bientôt, elle va rentrer chez elle.

Pierre-Marie Varennes

Souvenir de Rome. Raphaël et Michel-Ange contemplent la basilique Saint-Pierre de Rome, (1831), Carl Gustav Carus (1789-1869), Allemagne, Francfort-sur-le-Main, musée allemand du romantisme, maison Goethe. © Arthotek / La Collection.


[1]. La basilique Saint-Pierre de Rome fut consacrée par le pape Urbain VIII, le 18 novembre 1626. Elle fut mise en chantier en 1506 par le pape Jules II. Après Bramante, Raphaël en fut l’architecte en chef, de 1515 à 1520, date de sa mort du paludisme, le Vendredi saint, à l’âge de 37 ans. Michel-Ange lui succéda de 1546 à 1564. Les travaux de la basilique telle qu’on peut l’admirer aujourd’hui avec sa nef, sa façade et sa colonnade ne furent achevés qu’au xviie siècle sous la direction, notamment, de Carlo Moderno et du Bernin, cent vingt ans après que fut posée la première pierre.

 

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