Annonciation (1820), Friedrich Overbeck (1789-1869),
Un rapide coup d’œil pourrait faire croire que nous nous trouvons en présence d’un tableau italien du xve siècle ; il n’en est rien, mais la ressemblance est voulue. L’auteur de cette Annonciation est le chef de file d’un groupe de peintres allemands mus par le désir d’élaborer un langage pictural nationaliste mais aussi d’évangéliser à travers l’art. Ni le paganisme de l’Antiquité, ni la Renaissance du xvie siècle qu’ils estimaient frivole, ni l’académisme froid de leurs maîtres du début du xixe siècle ne leur ont semblé capables de traduire l’histoire et les vérités de la religion : c’est vers le Quattrocento qu’ils se sont tournés pour régénérer l’art.
De 1810 à 1818, Overbeck s’installa avec quelques autres dans une abbaye aux portes de Rome. En 1813, à 33 ans, il se convertit du protestantisme au catholicisme. La vie est communautaire dans cette Confrérie de Saint-Luc, qui a pris pour patron un peintre et un disciple en qui se reconnaissent ces jeunes gens. Overbeck et ses amis portent les cheveux longs, « à la nazaréenne » et, à l’instar d’autres mouvements, c’est par dérision que ce sobriquet est donné à des peintres jugés exaltés dans leurs principes religieux et esthétiques. Ils réalisent ensemble des fresques, à côté de leurs œuvres individuelles, et sont peu à peu reconnus en Europe. La plupart des « Nazaréens » rentreront en Allemagne pour y enseigner. Overbeck, lui, restera à Rome où il est enterré. Le mouvement qu’il avait initié perdit de son rayonnement à mesure que s’imposait le réalisme, si bien que son influence a été en partie minorée. Or il a joué un rôle non négligeable dans l’évolution de peintres comme Ingres, Puvis de Chavannes, des peintres préraphaélites anglais et de l’art sacré en général. Ce n’est pas un hasard si le Metropolitan Museum, en 2023, et le Louvre, il y a tout juste un an, ont chacun acquis une toile d’Overbeck.
« Donner figure à l’irreprésentable »
L’Annonciation du Louvre reprend les motifs traditionnels de la scène : l’ange Gabriel agenouillé, Marie assise, l’Esprit Saint sous forme de colombe, l’architecture légère ouverte sur l’extérieur. On identifie tout de suite le lis, à gauche, et les roses blanches, à droite, qui symbolisent la pureté et la beauté de Marie. De même, le jardin fermé, image tirée du Cantique des Cantiques, est un symbole habituel de sa virginité. Mais Overbeck, qui retravaille ici un dessin de 1814, introduit quelques éléments distinctifs. On le sait bien depuis les travaux de Daniel Arasse, « donner figure à l’irreprésentable dans la représentation », tel est l’enjeu des Annonciations picturales. Comment faire voir ce qui se joue dans le secret de Dieu et dans le secret de l’être de Marie ? Bien souvent, un vase posé entre Marie et l’ange indique qu’elle accueille la volonté de Dieu. Overbeck l’a supprimé (on en distingue le repentir). De manière très originale, c’est Joseph en train de jardiner qui se tient, certes en arrière-plan, entre l’ange et Marie, comme pour montrer ce père discret qui prendra soin de la croissance du Fils de Dieu, et dans la fidélité au texte de saint Luc (1, 26-27) : L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph. Autre décalage significatif, la porte ouverte du jardin, où l’on peut voir l’image de l’entrée de l’humanité dans le Royaume par l’entrée de Dieu en notre chair. Un dernier thème plus discret encore est celui de l’eau : de la poulie du puits à gauche à la rivière du fond, en passant par l’arrosoir de saint Joseph, autant de rappels que nous contemplons la source du salut. Conformément à ses choix esthétiques, Overbeck mêle au cadre italien, bien marqué par les colonnes et par l’église au crépi rose, des réminiscences germaniques dans le traitement des rochers de droite, avec leur végétation précise et presque tourmentée. « La savante fusion de références méridionales et septentrionales, qui caractérise la peinture d’Europe occidentale des années 1470-1490, est ici réactivée par Overbeck selon des assemblages inédits » (Côme Fabre).
Dialogue intérieur
« Je me conformerai à la Bible, j’en ferai mon point de départ », écrivait le jeune Friedrich Overbeck. Il l’a beaucoup méditée et abondamment illustrée, notamment par des gravures. Renforcée par le choix de couleurs assourdies, presque passées, on retrouve ici la prévalence du dessin, la linéarité typique des Nazaréens, qui leur fut reprochée comme trop sévère. L’intention profonde est cependant évidente et aide à contempler la scène. À propos de son projet d’Annonciation de 1814, Overbeck confiait à son père : « J’ai cherché à exprimer en particulier sa soumission à la volonté divine, comme si elle disait : “Vois, je suis la servante du Seigneur !” » Marie ne regarde pas l’ange et ne lui répond pas non plus par un geste : elle passe de l’écoute de la Parole (les psaumes ou l’oracle de l’Emmanuel d’Isaïe), occupation qui est souvent la sienne dans les Annonciations occidentales, à une écoute intérieure intense, sensible à ses yeux baissés, à l’inclinaison de la tête et à la main significativement repliée contre son ventre. Dieu est déjà tellement présent en elle qu’elle n’a nul besoin de le chercher au-dehors d’elle. Elle est le modèle de « l’âme contemplative, jardin fermé où règne le bonheur immédiat de recevoir la vie divine dans un recueillement comparable à celui qui régnait sans doute à l’aurore du monde sur la nature immaculée. Il faut qu’il n’y ait rien ni personne entre Dieu et l’âme, mais cette liberté virginale du premier instant ; alors une création nouvelle se produit et se réitère sans cesse : la génération en nous de l’Homme-Dieu » (un Chartreux).
Delphine Mouquin
Agrégée et docteur de lettres modernes
Bibliographie
Daniel Arasse, L’Annonciation italienne : une histoire de perspective, Paris, Hazan, 1999.
Côme Fabre, « Overbeck le Nazaréen enfin au Louvre », Grande Galerie, le Journal du Louvre, n° 71, 2025, p. 22-23.
Gianna Piantoni, Stefano Susinno (dir.), I Nazareni a Roma, cat. exp. (Rome, Galeria nazionale d’Arte moderna, 22 janvier-22 mars 1981), Rome, De Luca, 1981.
Annonciation (1820), Friedrich Overbeck (1789-1869), Paris, musée du Louvre. © Musée du Louvre, Dist. GP-RMN / Michel Bourguet.




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